mardi 13 mai 2008

Rage à Carthage... puis à Paris

Il y a quelques jours, à Tunis, je cherchais en vain des mots pour expliquer le sentiment que procure le fait d'être à l'étranger et de se voir tout à coup privé de la perspective de retourner chez soi. L'effet se situe sans doute quelque part entre la solitude muette au milieu d'une foule immense et "E.T. Phone home".

Du moment que l'aéroport de Beyrouth était fermé, j'ai trouvé l'atmosphère de Tunis oppressante. La dame qui m'a vendu un aller simple pour Paris se réjouissait de la situation et se montrait très violente envers mes concitoyens druzes, qu'elle vouait intégralement au nettoyage ethnique (par d'autres de mes concitoyens, et sans l'ombre d'un complexe). Je semblais me fourvoyer mille fois à concevoir la cohabitation avec ces hommes pourtant si dignes, à la moustache légendaire, dont le poil pouvait représenter un gage aussi important que la vie d'un homme. J'étais effarée de tant de haine.

J'ai donc retrouvé Paris avec bonheur et sans grand R sur le poignet, cette fois.
Il y flotte un air plus léger, comme un petit vent de liberté. Paradoxalement, je me sens à présent plus proche de chez moi. La LBC est bien au rendez-vous sur la freebox, mais la Future n'émet qu'un écran noir. Al Manar, elle, a depuis longtemps été bannie.

Depuis des mois, les conversations libanaises tournent autour de la "prochaine guerre" et de l'augmentation du prix de la kalach. Moi, j'en ai toujours un peu ri, malgré la piscine fermée par crainte des balles perdues au moment des discours du Sayyed, et malgré le son des cloches de Pâques se confondant avec celui d'autres tirs. J'en ai ri parce que l'humour est le propre des choses improbables et parce que les situations me semblaient absurdes. Sur ce même blog, en été 2006, je fustigeais ceux qui pensaient que le Liban allait sombrer dans une deuxième guerre civile. Je me souviens encore de cette phrase où j'affirmais, avec insistance, que si, les libanais redoutent une autre guerre et que JUSTEMENT, parce qu'ils la craignent, ils feraient tout pour l'éviter.

Que l'avenir me donne si terriblement tort me laisse sans voix. Pendant plus de 5 jours, je n'ai pas réussi à écrire le moindre mot. Je ne pouvais pas croire que l'on ait si peu appris de l'Histoire, pourtant encore récente. A l'issue des 15 années de la guerre d'avant, celle qui m'a vue grandir, il n'y eut ni vainqueur, ni vaincu. C'est la seule leçon qu'il m'ait été donné d'en retenir. J'étais sereine, persuadée que les mêmes ne pouvaient se fourvoyer deux fois au cours d'une même vie.

Maintenant, je ne sais trop quoi dire. Je garde en tête cette scène filmée dans le Beyrouth des années 80 où, sur fond de tirs, un homme d'Amal déverse une impressionnante flopée d'insultes à un partisan du Hezb, qu'il défie de se montrer pour l'envoyer dans l'au-delà d'une simple pression continue sur la gâchette. Aujourd'hui, à chaque fois que Nabih Berri annonce le report de l'élection présidentielle, je me demande ce que les deux hommes sur cette image d'antan en pensent. Je me demande ce qu'ils disent à leurs enfants.

A ceux qui récuseraient la troisième voie, je la trouve plus que jamais nécessaire et en ressens cruellement l'absence. Il m'indiffère de savoir qui, de la poule ou de l'
œuf, était avant l'autre. Je suis royalement indifférente à qui a tiré la première balle, puisqu'à mes yeux un civil armé ne vaut guère mieux qu'un milicien. Je veux au contraire croire en la participation active des peuples dans les décisions concernant leur avenir. Je veux croire en la démocratie comme modèle social. Je veux que l'opposition sache s'opposer sans démissionner et qu'elle remporte loyalement les élections suivantes, en raison de l'incurie notoire du gouvernement. Je veux que les armes soient le seul apanage de l'armée, et que l'Etat soit unique et fédérateur (et non pas fédéral!). Je veux croire en la résolution pacifique des conflits. Je veux rouler au soleil de Beyrouth, le matin, sans ressentir l'injustice et le gâchis, et sans pester contre le manque de vision de mes dirigeants. Je veux marcher dans les rues de Beyrouth, le soir, sans avoir mal à chaque terrain nouvellement vague. Je veux m'asseoir à mon balcon, la nuit, sans maudire l'élite de mon pays qui démolit ce que ses grands-parents ont bâti avec une patience infinie, sans bulldozers, ni béton, eux. Je veux continuer à manger des plats mijotés chez Antie Salwa à Hamra, siroter un verre à la terrasse du Régusto, les épaules à l'air, puis rentrer tranquillement me coucher à Ashrafieh. Je ne veux pas qu'on brûle des pneus sur la route qui mène chez moi. Je ne veux plus m'arrêter à des barrages. Je ne veux plus de sacs de sable entassés dans les rues ou devant les porches. Je ne veux pas que mon pays soit le laboratoire d'expérimentation d'une cohabitation américano-iranienne. Je veux simplement pouvoir photographier ce que bon me semble et que mes enfants aient le même livre d'histoire que leurs voisins. Et je ne veux pas obtenir ça par les armes.

Aujourd'hui, j'aimerais pouvoir protester plus fort que les kalachs, mais je me sens privée de mon droit civique le plus basique, puisque mon vote se doit d'être communautaire alors que je ne me reconnais pas à travers un prisme religieux. Mon sentiment d'impuissance est immense. Je pense souvent à Simone de Beauvoir qui, suite à la Deuxième Guerre, regrettait de n'avoir pas su inscrire son désaccord dans une action concrète. J'ai peur, un jour, d'aboutir à la même conclusion. J'oscille entre désespoir et révolte.


Comme des milliers de libanais, je me retrouve exclue de chez moi pour une période indéterminée. Pourtant, ce matin, dans le métro, je n'ai pas réussi à acheter de coupon hebdomadaire, arrachant ma carte bleue in extremis, comme pour refuser de croire à la prolongation de mon séjour parisien forcé. Au supermarché, c'est avec un pincement au cœur
que j'ai fait des courses pour 48h. Sur YouTube, j'ai retenu mon souffle en écoutant l'émouvante tirade de Sahar El Khatib chez Marcel Ghanem. Mes hommages, Madame El Khatib.

Mais de toute cette rage refoulée tant bien que mal, de toute cette impuissance qui m'a arraché des larmes solitaires, de toute cette tristesse de voir des libanais mourir par la main d'autres libanais, de toute la difficulté à garder la tête haute et l'esprit un tant soit peu clair, le pire aura certainement été, et je ne saurais le dire aussi bien que la chanson, de lever les yeux pour refuser l'abattement, et de voir des amis pleurer...

[En attendant la mise à jour de Radio.blog.club pour l'écouter, mes hommages au Grand Jacques].

lundi 24 mars 2008

Voyage au pays des rois

L'une des grandes révélations de mes cours de poésie persane a été l'explication du suffixe "stan" que l'on retrouve dans la dénomination de nombreux pays d'Asie Centrale : Pakistan, Kazakhstan, Ouzbékistan, etc. "Stan" est un indicatif de lieu, d'où l'équation Kirghizstan = lieu où habitent les Kirghizes. Pour moi, ce fut l'une de ces révélations linguistiques qui permettent de mieux appréhender à la fois le monde et les mots. J'avais été à la fois étonnée et amusée de savoir que, pour les persans, je venais de l'Arabistan tout proche.

La semaine dernière, au Tadjikistan, j'ai appris une chose de plus. Les Tadjiks sont ceux qui portent un "Taj" (i.e. couronne en arabe), en référence à leurs chapeaux caractéristiques, que nombre d'hommes portent encore dans les rues de Khujand, capitale du Nord. J'ai bien eu quelques doutes quant à cette explication lorsque j'ai appris que Tadjikistan s'écrit avec un "ṭ" sonore (ﻁ ou [tˁ]) plutôt qu'un "t" normal (ﺕ ou [t]) comme s'écrit "Taj" en arabe, i.e. طاجيكستان. Mais j'y ai finalement cru, parce que j'aimais bien la simplicité de l'explication de ce nom aux consonances savantes...

samedi 23 février 2008

Родом из Бейрут (Ливан)

Hier soir, je passais ma dernière nuit à l’hôtel de l’Est (Восток, lire Vostok), Birobidzhan, Oblast Autonome Juif (EAO) au sein de la Fédération Moderne de Russie. Pour le bout du monde que ça pourrait représenter (GMT+10) aux yeux d'une Libanaise, c’est tout de même un coin relativement accessible. Les habitants estiment avoir la chance de ne pas se trouver dans une région trop reculée, puisque desservie par le Transsibérien et située à 2-3 heures de l’aéroport d’une grande ville de l’Est (Khabarovsk) ET sur une route nationale.

De mon côté, je logeais dans le seul hôtel de la ville, rue Cholem Aleichem, en face d’une statue dudit monsieur (1859-1916), que je découvre avec surprise être l’auteur du "Violon sur le toit" plutôt qu'un cantique ashkénaze (i.e., à ne pas confondre avec Shalom Aleikhem). L’hôtel est empreint du charme de l’ancienne Union Soviétique. Papier peint gris et rugueux, linoleum (n.d.l.a. : jubilation. Depuis que j’ai rencontré ce mot au consonances savantes dans mon Bordas de 4e et identifié le matériau, beaucoup moins précieux, bien des années plus tard, j’attends avec impatience l’occasion de l’utiliser – il est des mots, comme celui-là, que je n’ai jamais fait que lire et dont j’ignore jusque la prononciation correcte), linoleum marron donc, à motif beige, et salle de bain dont le sol en V permet d’économiser le prix d’un bac à douche. Depuis la chambre, on entend en permanence l’eau gargouiller dans de larges tuyaux sur lesquels pendent des serviettes trop petites. Le matin, au creux du V, j'observe une eau pas franchement chaude s'écouler à travers un regard en fonte à 3 yeux. Comme un mensonge au milieu de la figure, un robinet s’étire en longueur, à hauteur de bras, desservant à la fois le lavabo et l’éventuel humain souhaitant prendre une demi-douche pentue. Le premier jour, je n’en revenais pas. Le deuxième, j’en riais déjà. Ce matin, j'ai pensé le photographier pour ne pas l’oublier trop vite.

Mon lit, kinayat 3an [1] un morceau d’éponge de basse qualité d’1 mètre sur 2, que j’aurais bien soupçonné de fabrication chinoise si l’hôtel n’avait pas tellement l’air de dater de l’époque d’"avant" l’émergence de la menace chinoise sur l’économie mondiale (euh, occidentale), disons donc un morceau d’éponge soviétique des années 80, est flanqué d’un drap blanc d'à peine plus d’1 mètre de largeur qui ne parvient pas à s'étaler sur 2 mètres de longueur. Le clou réside en un couvre-lit de couleur indéterminée, ramagé de noir, rose, beige et bleu-gris, qui rappelle des rideaux également trop courts. Au-dessus d'un frigo vide, la télévision locale ne s'éteint pas instantanément d'un simple clic sur le bouton "Power". L'image se clôt plutôt comme une pièce de théâtre, par le coulissement simultané de 2 pans noirs et verticaux qui se rejoignent au milieu de l'écran.

La chambre est surchauffée et l’air y est très sec. Tous les jours, je jauge la diminution du bol d’eau que j’ai placé près du lit, en regrettant de ne pouvoir ouvrir allègrement ma fenêtre pour changer d’air : avec une température extérieure de -20°C, toutes mes tentatives d’aération se sont systématiquement soldées par un abandon par forfait au bout de 10 secondes. J’ai donc fini par me faire à l’odeur âcre du linoleum chauffé à bloc, dans laquelle se distingue encore celle du tabac du précédent locataire et qui imprègne jusque les poils de ma brosse à dents.

Je me construis pourtant rapidement un petit confort personnel au milieu de ce rien, créant de petites habitudes éphémères à 8.000 kilomètres de chez moi. Tous les matins, au lieu de pester contre le manque d'ergonomie de la douche, je pense à Dostoïevski exilé au Kamtchatka. Je suis effarée par la vitesse à laquelle l’homme s’habitue à presque tout, et je me demande souvent jusqu’où, pour moi, irait ce "presque".

Ici, on fait démarrer sa voiture à distance 5 bonnes minutes avant de sortir, à l’aide d’une télécommande dotée d'un thermomètre digital, et on attend sagement que la température indiquée passe de -20°C à -2°C. Par contraste, l’air intérieur est tellement sec que ma peau craquelle, semant de minuscules particules de moi sur tout ce qui la touche : chaussettes, pulls ou draps sont logés à la même enseigne, et j’ai beau m’enduire de ma crème mention "soft", rien n’y fait. Je songe aux milliers d’indices de mon passage que j’abandonne à ces messieurs de l’ex-KGB, leur viendrait-il à l’esprit de retracer mon chemin.

Je me donne la peine, depuis une semaine, de transformer les lettres que je connais en un alphabet que je ne maîtrise qu’à travers 8 heures d’un Assimil de poche. Je m’évertue donc à convertir les roubles en euros et les pectopah (pекторан) en restaurants. J'hésite entre les méthodes syllabaire ou globale, et mémorise les innombrables mouillées que comprend le cyrillique : я, й, ё, ю deviennent ya, yé, yo, you ; mais le "y" compte pour "ou" ; et le grand T s’écrit en fait petit "m" tandis que le petit "g" se prononce D et que le "g" s’écrit comme un "r"... En bref, c’est plutôt grand aïe et je pense souvent à la machine à écrire que Gaston a remontée en négligeant allègrement l'ordre bien établi d'Azerty. Mais je suis totalement ravie de déchiffrer М-о-с-к-в-а et de suivre la Moskva jusqu’à Gorky Park, le temps d'un slow sur la piste de danse d’un restaurant chinois.

Je me donne aussi un peu de tracas pour appréhender la façon dont les gens doivent me percevoir. Comme on m’avait prévenu d’une certaine xénophobie russe, je m’apprêtais à porter le cèdre en bandoulière, pour défier quiconque voudrait poser un regard un tant soit peu dédaigneux sur ma libanité. Or que nenni. Comme s’il s’agissait d’une évidence, j’avais déjà passé 3 jours à servir du Beyrouth (Бейрут) presque agressif à tous ceux que croisais (dans le style "essayez donc de critiquer ma ville"), avant que quelqu’un de bien inspiré ne finisse par demander : "Où est-ce donc, Beyrouth ?". Et là, à ma grande surprise, on se lance dans une explication sur un vague endroit pas trop loin du Libéria ou du Nigéria, enfin quelque chose comme ça. Je ne sais pas comment, sans parler russe, j’ai flairé l’erreur. J’ai demandé des précisions sur la réponse. Et j’ai dit que non, non, non, Lebanon en anglais ne pouvait pas donner Libéria en russe. Au bout de quelques essais infructueux, j’ai fini par tenter le mot français, Liban. Et là, miracle ! Tout le monde semblait connaître Livann (Ливан), et me situait bien sur les cartes du monde accrochées un peu partout en intérieur (comme si les Birobidjanais, eux aussi, avaient envie de s’y inscrire plus solidement).

Les questions étaient pourtant méfiantes, me semblait-il. De la classique "quelle est ta religion ?" à la plus subtile "on boit un verre ?", je commençais à repérer les petits pièges du langage. Pour moi, ici, l'identité est presque forcément problématique. Aux yeux de mes interlocuteurs, mes origines me rendaient soit sympathisante tchétchèno-afghane (en bonne sunnite jihadiste arabe), horriblement catholique ou irrévérencieusement grecque (orthodoxe), voire chiite-terroriste en guerre ouverte contre le pays frère, Israël, où toute la nouvelle génération juive de Birobidjan a émigré. Quelques fois, je tentais de brouiller les pistes en agitant mon identité française, mais je n’arrivais jamais à occulter mon lieu d’origine. Née à Beyrouth. Родом из Бейрут. Irréversiblement. Et même si, en évoquant par pur hasard l'été 2006, j'ai un peu eu l'impression qu'il n'avait existé que dans mon imaginaire...

Sur les 190.000 habitants que compte l’Oblast, il ne reste guère plus d’une poignée de juifs (approx. 5%). Je ne suis toujours pas arrivée à comprendre dans quelles circonstances précises a été créée cette République tout à fait curieuse (à défaut d’être unique en son genre), qui a fêté ses 70 ans l’année dernière. Si l’on remonte donc à 1937, il n'est pas exclu que Staline en ait décrété la création lui-même. La version de Wikipédia diffère de celles que j’ai pu entendre ici, elles-mêmes d’ailleurs différentes entre elles (entre incitation en douce ou migration forcée). Etait-ce vraiment une tentative de résolution du conflit naissant en Palestine ? Je rentre chez moi sans réponse. Il n’en demeure pas moins qu'un immense chandelier à 7 branches se dresse en face de la gare, et que, à l’entrée de la ville, son nom s’étale en double horizontale, de gauche à droite en cyrillique, et de droite à gauche en hébreu. Si le yiddish subsiste encore, il ne serait plus parlé que par quelques vieux et, moi, j’aurais exclusivement entendu parler russe pendant toute la semaine. Les quelques juifs qui se sont déclarés, à ma grande déception, ne parlaient ni yiddish, ni hébreu. Il y en avait même pour trouver qu’il faisait trop chaud en Israël. J’ai difficilement contenu un grand sourire.

Les gens souhaitent me voir revenir, en été de préférence, parce qu’il fait +30°C à ce moment-là et que tout y est verdoyant. Ayant moi-même semé quelques petites illusions au cours de la semaine, je n’ai pas voulu retirer celle de mes hôtes en leur expliquant que les arbres dénudés dans l’immensité blanche étaient d’une poésie glaciale et infiniment supérieure pour une libanaise des vertes plaines du Liban Nord. Et que +30°C loin de la Méditerranée, ce sont tout de même 5 degrés trop loin de la mer. J’ai aussi omis de leur dire que je serais tout de même curieuse de savoir si, dans mon hôtel de l’Est rénové, la réception se situera toujours au rez-de-chaussée, la remise des clés au premier étage et les chambres à partir du deuxième... parce que, sinon, la dame du premier n'aurait pas de travail !

Ce soir, je suis à Khabarovsk, après 4 heures de train à travers de grandes plaines blanches et or sur fond de ciel gris. Je pourrais m'étendre encore longuement sur mes impressions russes. Sur l'immensité des rues et des avenues. Sur la beauté éphémère des sculptures de glace au soleil. Sur les sourires dorés des sexagénaires. Sur l'ambiance festives des restaurants dansants. Sur l'incongruité des palmiers électriques dans le paysage. Sur la présence d'Alain Chabat sur les écrans du Transsibérien. Sur le réconfort matinal du tchaï local. Sur la conduite à gauche avec un volant à droite. Sur ma salle de bains qui ne comporte toujours qu'un sol désespérément incliné.

Le plus notable est peut-être que j’ai failli dîner dans un restaurant russe où des chanteuses en habit traditionnel célébraient la fête de l’armée (23 février [2]), devant des touristes japonais de toute évidence ravis. J’ai préféré m’éclipser pour aller manger dans un pectopah japonais local, où j’ai pu, pour la première fois, déchiffrer le menu en cyrillique
ET le comprendre, pour finir par commander, sans intermédiaire ni traduction : un Agedashi dofu (Агедаши дофу) et un Katsu curry (Катсу кари), spassiba. Et miracle de la gastronomie : l'espace d'un instant, je me suis perdue loin du Far East, quelque part entre mes restaurants japonais favoris et les rues de Tokyo que je rêve de découvrir, un jour...


[1] kinayat :
métonymie. Mais "kinayat" est une figure de style que j'apprécie tout particulièrement en arabe... "A kinayat 3an B" signifie que l’on pourrait résumer A par B – alors que, bien entendu, il n’est pas question de résumer quoi que ce soit puisque B va s’étendre en longueur...
[2] Anciennement "jour de l'armée soviétique", "jour de ceux qui sacrifient pour défendre la patrie" depuis. La fête des hommes, m'a-t-on expliqué. Suivie, le 8 mars, par celle de la femme.

lundi 24 septembre 2007

Farewell to Charly

A la mémoire de Charles Chikhani
né en 1978 et décédé le 19 septembre 2007, à Beyrouth
dans l'attentat qui a également coûté la vie au député Antoine Ghanem


Mon cher Charles,

Je t'écris d'un appartement parisien, situé en plein coeur du quartier latin, dont les fenêtres s'ouvrent sur une rue piétonne où, des soirs comme aujourd'hui, des troubadours du XXe siècle exercent leurs talents jusqu'à des heures tardives de la nuit.

Mon cher Charles, nous ne nous connaissons pas mais je t'écris quand même, parce que les hasards de la vie libanaise nous auraient certainement amenés
à nous croiser, un jour ou l'autre. Je t'écris aussi parce qu'en vertu de l'exiguïté de ce pays qui est le nôtre, j'ai découvert que nous avions des parents et de nombreux amis en commun.

Nous avions également en commun notre âge, comme me le confirme Leb.org ce soir. Notre âge, nos études à l'étranger, et ce je ne sais quoi qui nous a poussés à revenir nous installer au Liban, envers et contre tout ce qui s'y passe depuis bientôt 3 ans. Ce sale espoir, comme j'aime à le répéter, me prenant pour Anouilh le temps d'une phrase. Et sans doute aussi, le temps de sublimer un peu le réel.

Mais le réel rattrape souvent ceux qui, comme moi, souhaitent l'occulter.

Mon cher Charles, je regrette qu'il ait fallu attendre ta mort pour te connaître, et pour découvrir tes traits dans un grand livre d'adieu, ouvert sur une page évidemment inachevée, à l'église Saint Julien le Pauvre.

Pour toi, ce matin, j'ai mis de côté mes principes de républicaine laïque et convaincue. Pour toi, j'ai été à la messe, à 11h précises. Et je dois t'avouer que, pendant la première demi-heure, j'ignorais si le rite était grec-catholique ou maronite. Moi, que la curiosité pousse à s'intéresser aux groupements de samouraïs de la fin de l'ère d'Edo, et à fouiller jusque dans la biographie des rônins les plus célèbres, espérant tracer un parallèle entre leurs guerres claniques et l'histoire de mon propre pays, moi, j'ai eu honte d'ignorer le rite d'une église située à 100m de l'appartement que j'ai habité pendant 10 ans. Dire qu'il a fallu que tu meures pour attiser ma curiosité, alors que l'histoire de notre pays, faussement présentée comme une série de guerres "religieuses", me pousse encore à refuser, avec force et violence, toute forme de religion : depuis que je suis adulte, je n'ai jamais voulu m'identifier à une communauté dont le Dieu pouvait être instrumentalisé au point de justifier le meurtre.

Pourtant, la messe de ce matin, à la fois en grec, en français et en arabe, au coeur de Paris, semblait faire l'éloge de ces mélanges que j'aime et qui font la richesse de notre pays. Avec une amie qui te connaissait, nous sommes arrivées à l'heure. L'église n'était qu'à moitié pleine puisque les libanais, tu le sais bien, n'ont jamais été de grands adeptes de la ponctualité. Comme beaucoup de méditerranéens, ils ont une conception un chouia élastique du temps : ils soignent leur look autant qu'ils aiment à être "fashionably late". A partir de 11h30 pourtant, des jeunes en tenue foncée, chemise grise ou robe noire, ont commencé à emplir le lieu.
Il y en avait qui étaient en jean, d'autres en costard. Le cheveu rebelle, certains laissaient une boucle scintiller à leur oreille gauche. Tous avaient l'air sombre. Il y en avait même qui arboraient fièrement cette croix sanglante qui me désespère, celle qui se termine par une pointe acérée et dont un certain métropolite a dit, un jour pas si lointain :

"الصليب منو خنجر "
(La croix n'est pas un poignard)

Bientôt, il n'y avait plus assez de place pour s'asseoir et, de temps en temps, je repérais une personne de plus à inscrire sur la liste de nos connaissances communes.

En sortant, avant l'heure - tu me pardonneras -, je suis tombée nez-à-nez avec un groupe de touristes sexagénaires. Je les ai regardés avec envie. Ils étaient à des milliers de lieues de se douter de ce qu'ils frôlaient. Et sûrement à des milliers de lieues d'imaginer que le prêtre venait de se tromper dans son texte, et que, dans un regrettable lapsus, il avait évoqué ton décès de "la semaine prochaine". Je t'avoue que je n'ai pas pu m'empêcher de rire, en me demandant si les mélanges que je prône sont finalement une si bonne idée... Debout à côté de vieux camarades de classe, noyés dans une brume d'encens, j'ai revu nos fous-rires, aussi adolescents que malvenus, dans l'immensité de l'église de notre école - qui est peut-être aussi la tienne...

Ce soir, sur msn, "Numb" et "||Goodbye Charles... R.I.P.||", en se connectant, te rappellent à mon souvenir. Ce soir, je réalise que, comme toi, j'aurais pu être de passage à Sin-el-Fil ce jour-là, de retour de chez des cousins qui habitent tout près. Comme toi, j'aurais pu faire partie des dommages collatéraux d'une absurdité digne du plus mauvais roman policier qui soit. Je réalise aussi que, de retour à Beyrouth, je marcherai dans les rues en pensant à toi. Comme Nathalie Bontems, je me demanderai probablement si mon trajet ne coïncide pas avec celui d'un député, et si l'une des voitures garées le long du trottoir ne cache pas 50 kilos d'explosifs en son sein. Comme des milliers de beyrouthins, je pesterai contre notre pays, contre ses voisins, contre les miens, et contre nos racines que nous n'avons pas choisies mais qui n'en finissent pas de nous ronger. J'enrage de mon impuissance et de l'impunité des crimes qui se succèdent depuis des années, sans que jamais une main coupable n'ait été saisie. Je pense à Samir, je pense à toi, je pense à tous ceux qui sont morts l'été dernier, et je me demande, bien entendu, à quoi ça sert.

Mes questions rejoignent celles
de Carla Yared qui parle de toi dans un article qu'elle clôt par :

"Ca sert à quoi, un pays qui tue ses enfants ?"

Mon cher Charles, j'aimerais que tu nous répondes, et que tu trouves, comme je n'arrive pas à le faire, des mots pour expliquer ton départ. Parce que la douleur de tes proches, qui sont aussi les miens, est indicible. Je la ressens comme autant de battements dans ma poitrine, et ne sait comment les consoler. J'aimerais leur dire qu'une partie beaucoup moins sanglante de notre culture s'exporte avec succès en ce moment même, que Caramel et Un homme perdu sont à l'écran des Mk2, que Caravansérail trône dans les devantures des librairies parisiennes et que, et que... Mais je bafouille et je sens bien que ce n'est pas assez pour endiguer le flot de leurs émotions.

Ce soir, une série de blogs affichent ta photo, et on t'a même dédié une page sur Facebook. Mais je parie que tu t'en fous. Je parie que ce que tu aimerais vraiment, c'est rentrer chez toi, comme tous les jours. Comme tous les jours jusqu'à hier.

Adieu Charles, tu emportes avec toi une fraction de l'espoir d'un avenir meilleur. Moi, je peux simplement te promettre d'essayer d'y croire encore, et de continuer à porter tes rêves, les miens, et ceux de toute notre génération, qui aimerait vraiment avoir un autre choix que de s'exiler ou de mourir.

jeudi 2 août 2007

Définitivement

Les libanais qui souhaitent déménager à Beyrouth doivent manuscrire et signer en deux exemplaires la déclaration suivante :
"Je soussigné(e), M./Mme _______, titulaire de la pièce d'identité libanaise N° ______, déclare sur l'honneur déménager définitivement au Liban et transporter des effets strictement personnels, non destinés à la vente, en ma possession depuis plus de trois ans."
Au consulat libanais de Paris, 123 avenue de Malakoff, j'ai sagement recopié ces lignes. Mon stylo a buté sur le mot "définitivement", tout comme j'avais hésité à répondre une semaine plus tôt, à la question "Et vous envisagez de revenir ?", posée
à la mairie de la place du Panthéon. Ce n'était pas tant la question qui m'avait alors interpellée, mais le fait qu'un retour potentiel semble étrange. Aujourd'hui aussi, en apposant ma signature au bas de la déclaration, je me suis demandé pourquoi est-ce qu'un déménagement devrait être "définitif". Si, en habitant Paris, je n'ai pas renoncé à mon identité libanaise, pourquoi est-ce qu'en habitant Beyrouth, je devrais renoncer à mon identité française ?

Se faire accepter comme étant à la fois d'ici ET de là-bas serait-il donc si difficile ? Et quel est donc ce besoin récurrent de prôner des appartenances "pures" ? Le XXe siècle n'a-t-il pas, pourtant, fait l'effroyable expérience de cette logique de pureté poussée à l'extrême ? Les hommes n'apprendraient-ils vraiment rien de leur Histoire ?

En m'interrogeant, j'ai re-pensé à ces mots d'Amin Maalouf qui, dans son autobiographie à deux voix, parlait des écrivains exilés en des termes qui m'ont particulièrement fait réfléchir :
"C’est cela qui détermine le passage à l’écriture. L’encre, comme le sang, s’échappe forcément d’une blessure. Généralement, d’une blessure d’identité — ce sentiment douloureux de n’être pas à sa place dans le milieu où l’on a vu le jour ; ni d’ailleurs dans aucun autre milieu.

Mais je ne crois pas que cela concerne uniquement les écrivains de l’exil. A moins d’inclure dans cette catégorie tous ceux qui sont exilés dans leur propre pays, dans leur propre maison, et aussi dans leur propre corps. La blessure intime peut avoir, selon les personnes, des origines très diverses, liées à la peau, à la nationalité, à la religion, à la condition sociale, aux rapports familiaux, à la sexualité, etc. Pour moi, elle est d’abord liée à ce sentiment, acquis depuis l’enfance, d’être irrémédiablement minoritaire, irrémédiablement étranger, où que je sois."
"Définitivement" étranger(e)...
Ou encore, "alien", comme diraient les formulaires administratifs états-uniens pour désigner tous ceux qui viennent d'ailleurs.
Un être un peu extra-terrestre, en somme.


Mais en poursuivant la lecture de Maalouf, il y avait aussi cette note d'espoir :
"Dès qu’on prend conscience de sa situation de minoritaire, on peut soit s’y cramponner, en affirmant fortement sa spécificité, soit chercher à la dépasser. Et dans cette seconde direction, deux voies sont possibles (...) : soit se fondre dans la masse des majoritaires, en dissimulant autant que possible son nom, ses signes distinctifs, ses origines ; soit se battre pour une société où le fait d’être minoritaire ou majoritaire n’aurait plus aucun sens. Cette dernière voie m’a toujours semblé la plus honorable, parce qu’elle reflète le désir du minoritaire de dépasser sa situation sans se renier ni renier les siens ; parce qu’elle part d’une vision universaliste et modernisatrice (...)."
Une (troisième) voie qui relève du même combat que celui de Rushdie et des autres chevaliers de l'impureté. Moi, c'est dans cet esprit précis que
je déplore les injustices dont souffrent les minorités autant que je réfute toute notion de discrimination positive (à l'américaine, et surtout pour la France) : cette dernière a finalement pour premier effet de figer les différences, empêchant par là un quelconque dépassement vers une société réellement en toute liberté, égalité et fraternité.

Dans les années 90, à Beyrouth, j'ai découvert les chansons de Brel. J'ai dû attendre 10 ans plus tard pour découvrir, à Paris, des textes en musique qui m'émeuvent autant. Et c'est sans doute cette chanson des Têtes Raides qui m'a le plus touchée :


(...)
J'suis pas inscrit sur la mappemonde
Y a pas d'pays pour les vauriens, les poètes et les baladins
Y a pas d'pays, si tu le veux, prends le mien

Que Paris est beau
Quand chantent les oiseaux
Que Paris est laid
Quand il se croit Français

Avec ces sans papires
Qui vont bientôt r'partir
Vers leur pays les chiens
On a tout pris, chez eux y a plus rien

(...)
On m'a donné un bout de rien
J'en ai fait cent mille chemins
J'en ai fait cent
J'en ai fait un
Un chemin de l'identité, l'iditenté, l'idétiten, l'itendidé
A la ronde
Et dans ce flot d'une idée rien j'aurais plus de nom j'aurais plus rien
Dis moi c'est quand, dis moi c'est quand
Que tu reviens
(...)

Têtes Raides, L'iditenté
Extrait de l'album Gratte-Poil
Le 2 octobre 2005, j'ai regretté de ne pouvoir être à Beyrouth pour assister à leur concert au Music Hall. Et que de fois, en écoutant L'iditenté, j'ai regretté de ne pouvoir faire preuve d'autant de générosité avec mes amis français qui, eux, m'ont acceptée à part entière comme une des leurs. A ces proches, quand ils traversent un moment de blues, combien je voudrais pouvoir également dire, avec autant de simplicité : "T'as pas d'pays ? Si tu le veux, prends le mien...". A défaut, je me contente de partager quelques pâtisseries de chez moi, et tout ce qui, de près ou de loin, s'apparente au mot Liban.

Cet été 2007, j'espère que,
en concert à Beyrouth, je pourrai voir ce jeune chanteur "libanais" devenu star en l'espace de quelques mois, Mika. J'aimerais surtout l'écouter chanter Grace Kelly en live, cette chanson écrite comme un pied-de-nez aux maisons d'éditions qui lui demandaient d'altérer son style muscial.



A chaque fois que je suis fière de partager mon identité avec lui, à chaque fois que je martèle sa libanité pour faire oublier une (autre) libanitude que j'estime moins glorieuse, à chaque fois, je prends bien soin de taire que Mika, contrairement à ce qu'affirme Wikipedia, n'est sans doute pas de nationalité libanaise. Parce qu'il n'est libanais "que" par sa mère et que, dans mon (autre) pays, la nationalité est un droit de sol et de sang, doublement masculin et exclusivement transmissible par le père. L'inverse de tout ce que je pourrais rêver pour un pays peuplé de 5 millions de minoritaires.

En soupirant, je pense à mon amie libanaise qui a épousé un mexicain, et dont l'enfant à venir, en vertu de lois mexicaines complexes, se retrouvera de facto apatride s'il naît ailleurs qu'au Mexique. Il sera finalement américain, car né aux US. S'il était comme moi, né à Beyrouth, il n'aurait eu droit qu'à cette carte de non-identité en guise de cadeau de bienvenue au monde :
Nom : The little one.
Père : Mexicain.
Mère : Libanaise.
Nationalité : Aucune.
Date de naissance : Septembre 2007.
Parfois, il est dur de l'admettre, j'ai honte de mon pays.

jeudi 19 juillet 2007

... ... ... ... ... من وجدة: مكتوب لستروبيا .... ... ... ... ... From Oujda: Lettre ouverte à Stroobia...


Stroobia...
Est-ce autrement que je suis arrivée à Oujda ? Je me le demande...
La puissance du Net est inouïe. Parfois, je regrette qu'elle m'empêche de me plonger durablement dans un ailleurs que j'aurais peut-être, alors, appréhendé différemment.
Mais en même temps, le soir, dans ma chambre 4 étoiles où j'apprivoise lentement le moustique laissé par mon prédécesseur, écrasé contre le mur à hauteur d'yeux, près de la porte d’entrée, quel bonheur de surfer la toile et de revoir la caricature familière de mon pote sur Stroobia ! Un grand cœur qui affiche son nom en plein milieu de la poitrine, et une mèche folle qui me rappelle sa tignasse d'adolescent et nos tortellinis en bord de mer... Nous passions des heures à refaire un monde que nous ignorions, des semaines à déconstruire les romans que nous découvrions, et des mois entiers à rêver d’un ailleurs autrement.
Puis, assez ironiquement, lorsqu'après de multiples efforts vint enfin le moment de cet ailleurs autrement, nous nous sommes mis à rêver de la ville où nous sommes nés. Paris, DC, Barcelone, Aberdeen... le monde nous ouvrait tous les jours une porte nouvelle, et pourtant, nous n'avions qu'une seule envie : celle de vivre une vie que nous ne connaissions pas ; la vie d'adulte, à Beyrouth.
Du moment que j'ai réussi à formuler cette envie, je n'ai eu de cesse que de trouver une voie de retour qui me permettrait de "rentrer" sans fuir, de "partir" sans quitter, et de vivre à Beyrouth sans lâcher un iota de ma liberté parisienne.
Au fil des ans, j'ai toujours pensé que mon pote, stroobia ou pas, suivrait le même chemin. Nous avons évoqué notre vieillesse libanaise tellement de fois, quelque part entre les Cèdres et Tyr, ou entre Bickfaya et Deir el Qamar, que je n'ai jamais pensé, pas une seule seconde, non, que nous n'habiterions peut-être pas dans la même ville, ou que cette ville ne serait peut-être pas Beyrouth. Même vu de Zabi, ce n'était pas envisageable.
Pas l’ombre d'un instant ?
Peut-être que si. Celui de ce moment où, quelque part entre Bologne, Beyrouth et Paris, purement stroobia, je me suis attardée devant la bibliothèque de mon pote. Pendant des années, à l'époque où nous avions du temps à revendre, à cette époque pas si lointaine où l'ancienne ligne de démarcation comptait le seul café "in" et ô combien French de la ville, nous avions acheté les mêmes œuvres, lu les mêmes auteurs, négocié avec acharnement l'emprunt de tel livre ou la cession de tel autre. Nous avons dévoré tour à tour Kundera, Sartre, Marquez, Gide, Maurois, Moravia, Calvino, Zweig, et j'en passe sûrement. Nous nous sommes passé des "tuyaux" comme autant de bonnes adresses : Modiano, Wilde, Follet, Musil, Saramago, Rufin, Sinoué... Nous avons reçu des livres qu'il ne nous serait jamais venu à l'esprit d'acheter : Dard, San Antonio, Asimov, Xingjian, Genêt, Böll. Nous bâtissions progressivement la même bibliothèque, un peu comme un lieu commun, beaucoup comme un lieu de rencontre en deux endroits différents. Nous avons pensé réinventer le Journal à quatre mains, mais nous nous sommes finalement contentés d'échanger nos premiers écrits, offline, à l'époque où hotmail sonnait encore comme une messagerie X. Pourtant, ce jour où j'étais, comme tant d'autres, de passage chez mon pote, j'ai découvert une bibliothèque dont je connaissais intimement tout un pan, mais dont tout un autre m'échappait. García Lorca ? Pamuk ? Mahfouz ? Ad-Daïf ? Un auteur indien ? Je rentrai chez moi penaude. Je regardais ma bibliothèque. J'y découvrais des titres dont je n'avais jamais parlé : Nassib, Alameddine, Begag, Kristof, Kourouma, Oé...
Ce jour-là, j'ai compris que nos chemins avaient, quelque part à notre insu, divergé. Je n’en tins pas rigueur au destin, et pris ma revanche en achetant résolument Sonallah, en v.o. au Caire et en v.f. à Paris. J'adressai un petit sourire ironique au ciel. J'en oubliai tous les livres que je traîne avec moi au bout du monde et qui rentrent à la maison, inachevés. J'oubliai que depuis des mois longs comme des années, mon pote se résume à des sms, msn, skype, google talk, téléphone via freebox ou autre opérateur low cost, puis portable orange de Tuzla à Zabi, pour 3 minutes de réconfort entre melting potes.
Mais il y a quelques temps, au gré de l'une de nos innombrables conversations électroniques, de celles qui commencent par "ça va ?" au lieu d’un "chta’na", et qui finissent par "a+" au lieu d'un "à toute", mon pote, stroobia, et sans plus y réfléchir, m'a annoncé qu'il ne s'installerait pas à Beyrouth de sitôt. La "situation", tu sais...
Ce fut comme un effondrement.
Toutes mes certitudes, accumulées au terme de dizaines de milliers de pages de lecture assidue, construites mot à mot et chapitre après chapitre, s’envolaient d’un coup.
Mais alors, mais alors ? Et ces crépuscules d'été au bord de la mer ? Et nos soirées de septuagénaires tranquilles ? Et nos marches dans les montagnes arides de l'Anti-Liban ? Et ces conjoints, enfants, familles, collègues, amis, toutes ces promesses d'affection qui devraient peupler nos prochaines années, et que nous nous faisions autant de joie de partager qu'une assiette de véritables tortellinis in brodo ? Sur des continents différents ? Dans des villes différentes ? Pas à Beyrouth ? Comment ça, pas à Beyrouth ? Mais alors, pourquoi s'être cassé la tête sur Nœuds, avoir allègrement mélangé Racine et Jardin, et pesé jusqu'à l’aube le pour et le contre du Rouge et du Noir ? Pourquoi avoir imprimé Majdalani et tiré un peu de gloire bon marché de sa lecture en avant-première ? Pourquoi, mon pote ?
Stroobia ? Maktoob ? Va savoir... Moi, je ne sais pas si je crois au destin. Mais je doute très fort du pur hasard. Et quant à nos questions libanaises, nous verrons bien quelle réponse l’Histoire leur apportera.

Pour ce post, mon pote, je n'opterai pas pour le format "justified". Pour toi, je réserve cette page toute bleue, avec des lignes comme autant de vagues de Jiyé et une fin à suivre, en trois points de suspensions. Rendez-vous à Beyrouth...

jeudi 12 juillet 2007

Joyeux anniversaire maman

Aujourd'hui, comme il y a un an, comme c'est le cas depuis aussi longtemps que j'existe, c'est l'anniversaire de ma mère.

Il y a un an, comme aujourd'hui, je
paressais au soleil de Beyrouth, contemplant pour la énième fois la maison d'en face, râlant pour la millième fois contre ses propriétaires et contre la folie immobilière libanaise, rêvant d'un impossible esthétisme à la parisienne pour ma ville natale.

Aujourd'hui, j'ai regardé la pluie de juillet s'abattre sur Paris, et je me suis empêchée de penser à Beyrouth. J'ai rapidement survolé les combats de Nahr-el-Bared (ie, le Fleuve Froid), surfé sur les déclarations de Sarko et le mécontentement du Hezb, et travaillé comme tous les autres jours. J'ai fredonné que "la pluie est traversière, elle bat de grain en grain" et, en attendant le bus, j'ai scruté les alentours à la recherche de quelques vieux chevaux blancs qui fredonneraient Gauguin.

Dans le métro, j'ai longuement pensé à ma ville-lumière, à mon pays d'accueil devenu mien, à ses valeurs que j'ai toujours admirées et que je gardais comme refuge à chaque fois que, dans mon autre pays, quelque événement me rappelait la bassesse des hommes politiques dans lesquels je ne me reconnaissais pas : je pensais alors que la politique, telle qu'elle était pratiquée en France, avait quelque chose de noble ; je pensais à la Révolution Française, à la devise qui en est née et à ce petit livret bleu reçu en quatrième et intitulé "Déclaration universelle des droits de l'homme" ; je me disais que cette Histoire-là était décidément très belle. Je gardais espoir.

Au fil des années, ni ma fascination profonde pour la France, ni mon attachement viscéral pour le Liban n'ont changé. A l'école libanaise, j'ai appris mes premiers mots de français. Mais sur les bancs universitaires parisiens, j'ai eu l'impression de toucher du doigt une certaine idée de la France, développée en grandissant ailleurs. Ailleurs, cette "idée de la France" englobe justice et liberté, et dépasse de loin ce que l'on peut imaginer ici. Ici, j'ai jubilé de l'enseignement gratuit, du service public plus empreint d'humanité que de rationalité, et du concept d'une société solidaire où les ajustements économiques ne seraient pas court termistes. J'ai été à la fois fascinée et amusée par les grandes grèves. Je n'ai jamais réussi à râler contre, tant elles reflètent une conscience sociale qui force mon respect.

De retour à Paris après de nombreux voyages, j'ai appris en vrac le divorce des icônes de la gauche française d'avec leur parti. Je me suis sentie doublement orpheline. Tout d'abord de mon pays là-bas, qu'il faut savoir occulter pour pouvoir parfois prétendre à une vie "normale". Ensuite de mon pays ici, cocon de normalité et potentielle alternative à l'autre, mais dont des hommes qui devraient incarner mon "idée de la France" me laissent aujourd'hui perplexe.

Pourtant, dans le fond, je ne me résous pas à perdre espoir.

Il y a un an, vers midi, j'entendais les premiers tirs de joie par les fenêtres grandes ouvertes de notre maison. Un quart d'heure d'effervescence s'en était suivi dans notre salon, ponctué par les exclamations des ستات ("settet" ie, les dames), ici réunies pour fêter l'anniversaire de leur amie. Un quart d'heure de téléphone arabe et l'affaire était close : le Hezb avait enlevé deux soldats israéliens, et les premières rafales de "kalach" célébraient l'événement. Quelqu'un a murmuré : خلينا نتضبضب ("khallina net-dabdab", ie rentrons) et les ستات s'en sont rapidement retournées chez elle. أحسن ("ahsan" ie, c'est mieux), certes. Aujourd'hui, je me demande si elles seraient rentrées moins vite si elles avaient su ce qui allait se produire dans les 33 jours suivants.

Je ne comptais pas célébrer cet anniversaire aujourd'hui. Je ne voulais que le silence en guise de cadeau. Et rentrer bientôt à Beyrouth, non pas comme une résistante de la dernière heure, mais simplement COMME PREVU depuis déjà un an.

Mais il est des dates qui ne s'oublient pas facilement.

L'année prochaine, maman, j'aimerais t'offrir des roses beyrouthines sans croiser en chemin des martyrs de tous bords, collés en 2D sur les panneaux publicitaires de la ville.