jeudi 16 juillet 2009

Le Parlement libanais de 2009

Avec l'aimable autorisation de Stroobia
Date de validité: juin 2013.

samedi 6 juin 2009

Extraits d'une lettre à une amie aouniste

Quelques extraits d'un mail de réponse à un appel à voter orange... et mes hommages à Samir.

XX,

C'est effectivement dommage qu'on n'ait pas pu se voir pour discuter [de nos avis électoraux].

A dire vrai, au sujet de ces élections, je comprends les 2 points de vue.

Je comprends le "14 mars" (dont je trouve l'appellation absurde puisqu'il n'y aurait pas eu de 14 mars sans le Tayyar), qui redoute une perte progressive des libertés avec l'accession du Hezb au pouvoir officiel et/ou une guerre de plus avec Israël. Personnellement, j'avoue qu'aucune de ces deux perspectives ne me réjouit (...) : je persiste à croire que ce n'est pas par la violence qu'on résout les conflits, et qu'en tous cas, il faut s'acharner à vouloir les résoudre autrement que par la violence. Pour répondre directement à ton argument, je n'ai pas envie de passer ma vie à construire des routes qu'Israël viendrait détruire et que je reconstruirais par la suite, dans un cycle sans fin où je serais une victime révoltée de plus tant qu'une paix globale n'aura pas réellement émergé. Et je suis bien d'accord pour dire que cette paix dépend des autres bien plus que de nous (...).

Dans ce contexte, la chose à laquelle je n'adhère pas dans l'alliance aouniste-hezbollahie aujourd'hui, c'est de croire que le Tayyar pourra effectivement conserver une certaine indépendance. Dans la région, aussi bien l'histoire de l'Iran que celle de l'Arabie Saoudite montre que l'accession au pouvoir officiel par des extrémistes armés alliés avec des intellectuels modérés / gauche / opposition quelconque non armée, aboutit à l'élimination du deuxième camp par le premier et à l'installation d'un régime dictatorial qu'il est par la suite extrêmement difficile de renverser.

Mais je comprends bien le "8 mars" ainsi que l'alliance Tayyar-Hezb, puisqu'effectivement le "14 mars" n'a pas voulu donner une place légitime au Tayyar en 2005. Je suis également totalement contre le fait de marginaliser le Hezb, de ne pas le considérer comme libanais avant tout ou de prétendre que ses partisans auraient moins de droits que d'autres à être représentés correctement et à avoir accès aux richesses de ce pays, qui sont indubitablement réparties d'une manière injuste (...). Je ne rentrerai pas dans les détails des FL, PSP (...) et autres. Je dirai juste que [Hariri] avait peut-être une vision pour faire évoluer le Liban post-guerre mais, qu'a posteriori, ce n'est effectivement pas une vision que je partage. Et il a certainement laissé en héritage un environnement assez peu glorieux, éventuellement plus corrompu, mais certainement pas plus juste ou plus tolérant, ni moins clientéliste ou moins dépendant du contexte régional et de ses voisins immédiats.

Le point particulier de la représentation chrétienne, à mes yeux, n'a pas de valeur propre. Même si je peux concevoir que l'exception du modèle libanais, dans la région, soit peut-être due à l'élément chrétien, je pense qu'il n'est pas tant relié à la chrétienneté qu'au mélange des cultures cohabitant dans une espace réduit. Je ne me reconnais donc pas en tant que citoyenne chrétienne, mais en tant que citoyenne libanaise à l'héritage nécessairement métissé. La représentation par confession est une chose que je trouve désastreuse, même si je comprends que le pacte de 43 ne saurait être rompu, aujourd'hui, sans susciter de replis idenditaires. Je refuse pour autant de voter en fonction de ma confession, et je ne pense pas qu'on puisse réellement résister aux grandes tendances régionales ou internationales en maintenant légalement des représentants d'une confession particulière. Surtout pas dans un pays où la politique est souvent perçue comme un moyen de s'enrichir rapidement et où les voix des électeurs et ceux de leurs représentent s'achètent finalement à peu de frais.

En conclusion, en tant que citoyenne libanaise sans confession politique, qui aspire effectivement à des routes, (...) l'école pour tout le monde et avec un niveau qui permette une employabilité réelle, un filet de sécurité sociale minimal a-politique et a-confessionnel (accès aux soins, à la retraite, etc.), une justice impartiale, et le libre choix de pratiquer ses moeurs sans vouloir les imposer aux autres ou sans tolérer les minorités uniquement dans un périmètre géographique restreint, aujourd'hui, je ne me sens représentée par personne.

J'aimerais donc voter blanc, parce que cela exprimerait réellement cette absence de représentativité dans laquelle je me reconnais. Cela reviendrait à reconnaître l'Etat et ses Institutions, à valider le processus électoral et à croire en un modèle de représentation démocratique, sans pour autant se reconnaître dans les candidats / élus. Mais même cette option n'en est pas une, puisque les votes blancs ne sont pas comptabilisés et que le scrutin ne serait pas annulé même si on comptabilisait une participation maximale et 90% de votes blancs.

Dans ces conditions, je trouve que l'optique de choisir le moindre de deux maux est particulièrement malaisée et que seul l'avenir saura dire quel camp avait raison.

Mais la chose que je trouve positive malgré tout, c'est que rien n'est joué d'avance et que, achat de voix ou de charters ou pas, ce sont réellement les électeurs qui vont choisir, demain.

Et puis, il y a les gens comme toi et moi, qui veulent continuer à croire en l'avenir de ce pays, qui acceptent de discuter de leurs différences et qui cherchent à convaincre sans pour autant imposer leur point de vue ou basculer dans la violence. Cette liberté de choix-là est celle en laquelle je crois et que j'espère voir perdurer sur le long terme. C'est cette liberté qui me permet de garder espoir, aujourd'hui, demain, et après-demain, quel que soit le résultat des élections.

J'espère à mon tour n'avoir pas été trop longue, et je suis sûre que, comme moi, tu aurais encore beaucoup de choses à apporter à ce débat. J'ignore encore si mon vote sera blanc, bleu, orange, rouge, jaune, noir ou vert, mais je suis contente d'apporter ma petite pierre à l'édifice démocratique en tant qu'observatrice.

mardi 30 septembre 2008

Les coqs de Mar Mitr

3h46 : quelque part dans la nuit, un coq chante à pleins poumons. Dans le lointain, une deuxième voix semble lui répondre et ils entament ensemble un concert de cocoricos endiablés. Hormis eux, pas un bruit. Pas même le miaulement d'un chat. On dirait bien que personne dans la ville, à part moi, ne semble trouver curieux d'être si matinal. Je me suis baladée en plusieurs aller-retour, d'un balcon à l'autre, et je peux certifier qu'il y a peu de gens qui parcourent les rues d'Ashrafieh, un mardi soir, à cette heure nocturne. J'en conclus que je suis certainement la seule à avoir envie d'en découdre avec un coq qui m'empêche d'aller retrouver le marchand de sable et me fait regretter le doux hiver de Beyrouth, lorsque les vitres sont closes et qu'il fait bon s'endormir, sans craindre le sifflement des moustiques en rase-motte au-dessus du lit ou le chant des coqs des voisins qui déchire la nuit par la fenêtre grande ouverte.

Et dire que, dans deux jours, en fermant les yeux après avoir admiré le dernier scintillement de la tour Eiffel, j'aurai sans doute une pensée affectueuse pour ces coqs citadins, dont on peut se demander à l'issue de quel étrange parcours ils se sont retrouvés à pavaner, j'imagine avec fierté, au milieu d'une cour exiguë, entre un vieil immeuble pittoresque menacé d'une démolition imminente et une tour flambant neuve. Un peu comme les quelques vieux que l'on voit encore jouer à tawlé, assis à l'ombre d'un immense ficus ou au milieu d'un trottoir, indifférents à la frénésie de la ville autour, témoins tranquilles et incongrus d'un temps révolu où Beyrouth devait avoir le charme d'un village de commerçants et d'entrepreneurs, résidant dans des maisons à toit rouge dont le jardin, bordé de bougainvillées, regorgeait de ces arbres fruitiers que l'on découvre aujourd'hui avec surprise, comme un clin d'oeil du passé, dans les dédales des rues peu passantes.

Moi, si j'étais un coq beyrouthin, je penserais avec envie à la fraîcheur de la montagne libanaise en ce début d'automne et pesterais de me contenter de moustiques en guise de vers. Je penserais à la batterie de mes frères élevés à la chaîne dans des contrées lointaines et rêverais de révolution pour mes semblables. Et très certainement que, après avoir picoré mon dîner au son des klaxons et entamé ma nuit à la lueur des rares néons qui éclairent les rues de la ville, je me réveillerais pour apprécier, avec un étonnement un peu émerveillé, le calme précédent la clarté de l'aube. A ce moment très précis, et qu'importent les voisins trop proches, lève-tôts ou couche-tards, je sais que je chanterais également du fond de mon âme, à la fraîcheur de la brise matinale et au scintillement des étoiles au-delà des cimes de béton.

Mes hommages, messieurs les coqs. Et puis bon Eid, si vous le célébrez. C'est l'heure de la prière des uns et du sommeil des autres.

mercredi 24 septembre 2008

Première pluie sur Beyrouth

Invariablement, peu après l'équinoxe d'automne, la température à Beyrouth baisse de 2 ou 3 degrés. L'étouffante humidité du mois d'août cède la place à une chaleur plus légère, quoique encore juste assez enveloppante. Le soleil, toujours généreux, se fait plus timide. Le soir, une petite brise remonte les rues, en provenance de la Méditerranée, faisant bruisser les arbres et les fleurs roses des bougainvilliers. Les touristes partis, la ville retrouve un rythme moins effréné. La mer s'agite et se rafraîchit insensiblement. De Beyrouth jusqu'à Tripoli, elle envoie ses vagues s'écraser bruyamment contre les rochers.

Depuis toujours, aux premiers signes d'un changement de climat, j'attends avec impatience la première pluie qui mouillera le sol assoiffé de ma ville. Je scrute le ciel, déjà un peu plus limpide, tentant de prédire l'avenir des nuages qui s'accumulent en grosses pelotes blanches et grises. Je me réjouis de l'air plus léger et plus clair, que j'aime à considérer comme annonciateur d'un futur plus paisible.

Depuis des années, je suis émerveillée par la première pluie de l'automne beyrouthin. J'adore la surprendre depuis chez moi, en contemplant la maison d'en face et son jardin tout à coup reluisant, après de longs mois poussiéreux et chauds. Mais même lorsqu'elle me surprend, ailleurs dans la ville, je ferme les yeux pour mieux apprécier l'odeur de terre mouillée qui se dégage du sol. C'est un moment de grande délectation et de pur bonheur, peut-être commun à nombre de libanais. Que de fois, exilée à l'étranger, j'ai cru sentir ce parfum indescriptible, mélange de terre fertile et d'eau. Que de fois ai-je souhaité être là, pour assister à cette première pluie et m'en sentir vivifiée, au même titre que mon sol natal.

Pouvoir aujourd'hui, une fois de plus, témoigner du petit miracle que permettent encore les rares espaces verts de Beyrouth, me ravit. Bientôt la rentrée, l'odeur des cahiers neufs et le choix méticuleux de la gomme et des cartouches d'encre... Je revois mon enfance, tranquille malgré la guerre (d'avant) qui faisait rage, et dont, relativement préservée, je ne saisirai le sens tragique que bien plus tard.

A Beyrouth ce soir, je rêve également de pouvoir faire crisser sous les pneus de mon vieux vélo les feuilles mortes qui jonchent les quais et les boulevards de Paris, avant que n'interviennent les équipes de nettoyage de la ville.

C'est l'automne. Une nouvelle année commence. Ni l'année calendaire, ni l'année de l'Hégire, ni même Nourouz. Plutôt l'année qui rassemble tous les écoliers du monde sous un même préau. Celle qu'ils attendent et que, parfois, ils redoutent : l'année scolaire, avec son lot de trajets en autocar, de surveillants à la voix muante et de notes de tout genre. L'automne, c'est aussi et surtout ça. Moi, toujours bercée par ce rythme annuel, je me demande comment les enfants, devenus adultes, en arrivent à oublier ce qui les a unis si fort.

Mais en attendant une improbable réponse et les résultats du dialogue national libanais, c'est avec sérénité et bonheur que je me prépare à entamer 2008/2009...

samedi 7 juin 2008

Für Jalalabad

Jalalabad, samedi 31 mai 2008


Hier soir, le couvre-feu du générateur (ou "moteur", comme on dirait à Beyrouth) m'a forcée à garder mon texte inachevé. Ce soir aussi, l'extinction obligatoire des feux me surprend en plein rédaction. Mais cette fois, je poursuis mon écriture à la lumière de ma torche (ou "pile", comme on dirait à Beyrouth).

Au-dessus de moi, le ciel est étoilé. Il ressemble beaucoup à celui que j'aime admirer depuis la montagne libanaise. Les montagnes d'Afghanistan m'émeuvent comme autant d'obstacles à surmonter pour mériter le suffixe en -stan. Mais leur beauté aride, ici, m'est inaccessible, par mesure de sécurité. Savoir le grand air si proche, l'apercevoir depuis n'importe quelle fenêtre de la ville et ne pas pouvoir le savourer aura été la frustration marquante de tout mon séjour.

La matinée s'est achevée par un attentat contre un convoi de l'ISAF, à 500 mètres de mon lieu de travail. Expérimenter, loin de chez moi, le même type d'événements, me laisse comme un arrière-goût un peu amer. L'attentat d'aujourd'hui m'a brusquement ramenée à Beyrouth, à Beyrouth qui me manque depuis que j'en ai été privée sans préavis. Lorsque j'y retournerai, il se sera passé plus de 5 semaines. 5 semaines à vivre dans une valise et à occulter l'absence.

Aujourd'hui, j'ai eu mal pour l'Afghanistan, comme j'ai généralement mal pour mon pays. Profondément et sincèrement, avec un mélange d'amertume et d'envie de tout laisser tomber pour aller confronter les sommets désertiques, dont le silence immense m'offrira peut-être ce que ma connaissance de la géographie ne m'apporte pas. Une certaine sérénité...

Aujourd'hui, j'ai eu mal pour les civils afghans, morts parce qu'ils se trouvaient là, par hasard. Mal pour ceux qui ont fui et qui se feront peut-être dédommager (ou pas) leurs voitures abandonnées, dynamitées à la suite de l'attentat parce que considérées comme suspectes. J'ai eu mal pour les familles et amis des deux soldats tués. J'en ai voulu aux donneurs de leçons de démocratie autant que j'en ai voulu aux talibans, qui sont une insulte à ce que le mot "taleb" signifie (i.e. étudiant, plus littéralement "demandeur", soit demandeur de savoir), une insulte à la connaissance et au savoir proprement dits. J'en ai voulu aux deux parties de saboter mes efforts de compréhension, déployés depuis 10 jours, pour dépasser le cliché et les regards noirs qui me fixent dans la rue sans jamais se détourner. J'en veux aux deux camps, comme pendant l'été 2006, de ne pas savoir se battre sur des fronts moins sanglants. J'en veux aux uns de mépriser la vie à ce point, et de considérer ceux qui ne sont pas des leurs comme une simple monnaie d'échange. J'en veux aux autres de sur-sacraliser leur propre vie, au point de massacrer des milliers d'autres pour sauvegarder la leur. J'en veux aux deux camps de croire à l'existence d'une seule vérité, la leur. Je leur en veux de manquer à ce point de modestie. Je leur en veux de ne pas savoir écouter le silence immense des montagnes.

Ce soir, je m'endors épuisée, la rage au cœur
et les larmes ravalées, avec autant d'envies contradictoires qu'il n'y a d'étoiles au-dessus de mon lit de bois et de cordes tressées. Ici comme à Beyrouth, j'ai mal de ne pas savoir exprimer ma rage autrement qu'en continuant à vivre normalement, avec pour maigre victoire morale l'impression de ne pas céder aux incertitudes de mon monde.

Demain, je voudrais faire le tour des maisons basses de Jalalabad, et faire retentir dans l'air encore frais du petit matin les milliers de Für Elise qui servent de sonnette à la majorité des demeures,
sans doute en vertu d'un fournisseur unique, et qu'on entend rythmer la journée bien plus souvent que les muezzins... Je voudrais offrir à chaque habitant de Jalalabad la v.o. de la Bagatelle n°4 en La mineur, et les laisser rêver au cheminement de cette musique à travers le temps et l'espace, avant qu'elle ne vienne envahir leur espace quotidien, autrement plus subtilement que les Humvees. Rêver surtout au courage de cet artiste-compositeur atteint de surdité. Et puis me laisser bercer, moi aussi, par l'espoir d'un avenir meilleur...

mardi 13 mai 2008

Rage à Carthage... puis à Paris

Il y a quelques jours, à Tunis, je cherchais en vain des mots pour expliquer le sentiment que procure le fait d'être à l'étranger et de se voir tout à coup privé de la perspective de retourner chez soi. L'effet se situe sans doute quelque part entre la solitude muette au milieu d'une foule immense et "E.T. Phone home".

Du moment que l'aéroport de Beyrouth était fermé, j'ai trouvé l'atmosphère de Tunis oppressante. La dame qui m'a vendu un aller simple pour Paris se réjouissait de la situation et se montrait très violente envers mes concitoyens druzes, qu'elle vouait intégralement au nettoyage ethnique (par d'autres de mes concitoyens, et sans l'ombre d'un complexe). Je semblais me fourvoyer mille fois à concevoir la cohabitation avec ces hommes pourtant si dignes, à la moustache légendaire, dont le poil pouvait représenter un gage aussi important que la vie d'un homme. J'étais effarée de tant de haine.

J'ai donc retrouvé Paris avec bonheur et sans grand R sur le poignet, cette fois.
Il y flotte un air plus léger, comme un petit vent de liberté. Paradoxalement, je me sens à présent plus proche de chez moi. La LBC est bien au rendez-vous sur la freebox, mais la Future n'émet qu'un écran noir. Al Manar, elle, a depuis longtemps été bannie.

Depuis des mois, les conversations libanaises tournent autour de la "prochaine guerre" et de l'augmentation du prix de la kalach. Moi, j'en ai toujours un peu ri, malgré la piscine fermée par crainte des balles perdues au moment des discours du Sayyed, et malgré le son des cloches de Pâques se confondant avec celui d'autres tirs. J'en ai ri parce que l'humour est le propre des choses improbables et parce que les situations me semblaient absurdes. Sur ce même blog, en été 2006, je fustigeais ceux qui pensaient que le Liban allait sombrer dans une deuxième guerre civile. Je me souviens encore de cette phrase où j'affirmais, avec insistance, que si, les libanais redoutent une autre guerre et que JUSTEMENT, parce qu'ils la craignent, ils feraient tout pour l'éviter.

Que l'avenir me donne si terriblement tort me laisse sans voix. Pendant plus de 5 jours, je n'ai pas réussi à écrire le moindre mot. Je ne pouvais pas croire que l'on ait si peu appris de l'Histoire, pourtant encore récente. A l'issue des 15 années de la guerre d'avant, celle qui m'a vue grandir, il n'y eut ni vainqueur, ni vaincu. C'est la seule leçon qu'il m'ait été donné d'en retenir. J'étais sereine, persuadée que les mêmes ne pouvaient se fourvoyer deux fois au cours d'une même vie.

Maintenant, je ne sais trop quoi dire. Je garde en tête cette scène filmée dans le Beyrouth des années 80 où, sur fond de tirs, un homme d'Amal déverse une impressionnante flopée d'insultes à un partisan du Hezb, qu'il défie de se montrer pour l'envoyer dans l'au-delà d'une simple pression continue sur la gâchette. Aujourd'hui, à chaque fois que Nabih Berri annonce le report de l'élection présidentielle, je me demande ce que les deux hommes sur cette image d'antan en pensent. Je me demande ce qu'ils disent à leurs enfants.

A ceux qui récuseraient la troisième voie, je la trouve plus que jamais nécessaire et en ressens cruellement l'absence. Il m'indiffère de savoir qui, de la poule ou de l'
œuf, était avant l'autre. Je suis royalement indifférente à qui a tiré la première balle, puisqu'à mes yeux un civil armé ne vaut guère mieux qu'un milicien. Je veux au contraire croire en la participation active des peuples dans les décisions concernant leur avenir. Je veux croire en la démocratie comme modèle social. Je veux que l'opposition sache s'opposer sans démissionner et qu'elle remporte loyalement les élections suivantes, en raison de l'incurie notoire du gouvernement. Je veux que les armes soient le seul apanage de l'armée, et que l'Etat soit unique et fédérateur (et non pas fédéral!). Je veux croire en la résolution pacifique des conflits. Je veux rouler au soleil de Beyrouth, le matin, sans ressentir l'injustice et le gâchis, et sans pester contre le manque de vision de mes dirigeants. Je veux marcher dans les rues de Beyrouth, le soir, sans avoir mal à chaque terrain nouvellement vague. Je veux m'asseoir à mon balcon, la nuit, sans maudire l'élite de mon pays qui démolit ce que ses grands-parents ont bâti avec une patience infinie, sans bulldozers, ni béton, eux. Je veux continuer à manger des plats mijotés chez Antie Salwa à Hamra, siroter un verre à la terrasse du Régusto, les épaules à l'air, puis rentrer tranquillement me coucher à Ashrafieh. Je ne veux pas qu'on brûle des pneus sur la route qui mène chez moi. Je ne veux plus m'arrêter à des barrages. Je ne veux plus de sacs de sable entassés dans les rues ou devant les porches. Je ne veux pas que mon pays soit le laboratoire d'expérimentation d'une cohabitation américano-iranienne. Je veux simplement pouvoir photographier ce que bon me semble et que mes enfants aient le même livre d'histoire que leurs voisins. Et je ne veux pas obtenir ça par les armes.

Aujourd'hui, j'aimerais pouvoir protester plus fort que les kalachs, mais je me sens privée de mon droit civique le plus basique, puisque mon vote se doit d'être communautaire alors que je ne me reconnais pas à travers un prisme religieux. Mon sentiment d'impuissance est immense. Je pense souvent à Simone de Beauvoir qui, suite à la Deuxième Guerre, regrettait de n'avoir pas su inscrire son désaccord dans une action concrète. J'ai peur, un jour, d'aboutir à la même conclusion. J'oscille entre désespoir et révolte.


Comme des milliers de libanais, je me retrouve exclue de chez moi pour une période indéterminée. Pourtant, ce matin, dans le métro, je n'ai pas réussi à acheter de coupon hebdomadaire, arrachant ma carte bleue in extremis, comme pour refuser de croire à la prolongation de mon séjour parisien forcé. Au supermarché, c'est avec un pincement au cœur
que j'ai fait des courses pour 48h. Sur YouTube, j'ai retenu mon souffle en écoutant l'émouvante tirade de Sahar El Khatib chez Marcel Ghanem. Mes hommages, Madame El Khatib.

Mais de toute cette rage refoulée tant bien que mal, de toute cette impuissance qui m'a arraché des larmes solitaires, de toute cette tristesse de voir des libanais mourir par la main d'autres libanais, de toute la difficulté à garder la tête haute et l'esprit un tant soit peu clair, le pire aura certainement été, et je ne saurais le dire aussi bien que la chanson, de lever les yeux pour refuser l'abattement, et de voir des amis pleurer...

[En attendant la mise à jour de Radio.blog.club pour l'écouter, mes hommages au Grand Jacques].

lundi 24 mars 2008

Voyage au pays des rois

L'une des grandes révélations de mes cours de poésie persane a été l'explication du suffixe "stan" que l'on retrouve dans la dénomination de nombreux pays d'Asie Centrale : Pakistan, Kazakhstan, Ouzbékistan, etc. "Stan" est un indicatif de lieu, d'où l'équation Kirghizstan = lieu où habitent les Kirghizes. Pour moi, ce fut l'une de ces révélations linguistiques qui permettent de mieux appréhender à la fois le monde et les mots. J'avais été à la fois étonnée et amusée de savoir que, pour les persans, je venais de l'Arabistan tout proche.

La semaine dernière, au Tadjikistan, j'ai appris une chose de plus. Les Tadjiks sont ceux qui portent un "Taj" (i.e. couronne en arabe), en référence à leurs chapeaux caractéristiques, que nombre d'hommes portent encore dans les rues de Khujand, capitale du Nord. J'ai bien eu quelques doutes quant à cette explication lorsque j'ai appris que Tadjikistan s'écrit avec un "ṭ" sonore (ﻁ ou [tˁ]) plutôt qu'un "t" normal (ﺕ ou [t]) comme s'écrit "Taj" en arabe, i.e. طاجيكستان. Mais j'y ai finalement cru, parce que j'aimais bien la simplicité de l'explication de ce nom aux consonances savantes...