lundi 22 octobre 2012

BEY-BEY

Bad weather in Erbil. Sleeping home. No comments.


24 heures

24 heures. C'est le temps qu'il m'aura fallu pour bien réaliser que, à deux, trois ou cinq minutes près, j'aurais été en train de traverser la rue de l'attentat au moment fatal. 48 heures plus tard, ça me laisse encore un peu perplexe, un peu perdue, totalement incrédule.

J'ai donc voulu passer un dimanche "normal", en famille, loin des drapeaux et de la foule qui s'agitait au centre-ville et dans laquelle, hélas, je ne me reconnaissais pas. La normalité, pour moi, est un acte de résistance.

Hier soir, comme l'avant-veille, et ce matin, comme hier matin, on entendait encore ce son particulier du verre qu'on balaye. Ce matin, comme hier matin, comme beaucoup d'autres matins, on entendait aussi les oiseaux chanter. Mon cerveau n'arrivait pas à réconcilier le contraste. Je pensais à nos parents et à la génération de la guerre, la guerre d'avant, dont l'horreur était le lot, sinon quotidien, du moins fréquent.

A l'instant où j'écris ces lignes, ce sont les tirs de kalach qu'on entend, plus ou moins proches. Ma2too3a! multiplie les alertes. De mon balcon du 6e étage, je ne vois pourtant rien que des immeubles récents, moches, en béton.

Demain, je dois m'envoler pour Erbil. Triste pays. Triste région.

J'aurais aimé finir ce post sur un autre ton. Mais j'ai beau chercher, au fond de moi, dans le rire anxieux de mes amis, dans ma rue qui, il n'y a pas longtemps, descendait encore paresseusement vers un dédale de vieux immeubles sans intérêt architectural particulier mais à l'esthétique d'une fresque urbaine, et qui se terminait sur la forêt des pins, un bout de montagne et la mer, au loin, par temps clair... j'ai eu beau chercher, aujourd'hui, pendant la quinzaine des anniversaires de mes amis, journées habituellement festives et attendues avec la joie anticipée des célébrations rituelles, je n'ai vu que tristesse, révolte et lassitude.

J'hésite moi-même entre les trois. J'aimerais que les tirs s'arrêtent et que mon envie d'en découdre disparaisse.

samedi 20 octobre 2012

mais voir un ami pleurer

Je ne pensais pas reprendre la rédaction de ce blog en de pareilles circonstances. Hier, le Monde disait que le dernier attentat remontait à janvier 2008. Pratiquement, il y a 5 ans. Je n'y croyais pas. Je repassais en tête la liste des attentats de ces dernières années. Je me disais que ça ne pouvait pas faire 5 ans. Que Samir, que Gebran, que les autres, c'était hier.

Ce matin, j'ai ouvert mon fichier "attentats.txt", démarré au moment de rédiger mes articles d'hommage à Samir Kassir. Je me souviens qu'en regardant le hors-série qui lui était consacré, je n'étais pas mécontente d'y retrouver, imprimée, mon idée d'utiliser les petites bombes de Word en guise de bullet points.

Ce matin, je me suis réveillée comme je me suis endormie, triste, au son des balais sur les débris de verre. De ma fenêtre sans vitre, j'ai regardé les fenêtres des voisins, elles aussi sans vitres, parfois déjà couvertes de bâches en plastique. J'ai eu envie de vomir.

C'est la première fois qu'un attentat au Liban me fait cet effet. D'habitude, "d'habitude"... D'habitude donc, j'enrage, j'étouffe, je passe ma colère sur le clavier, je cherche à être utile, je rassure, je relis mes mots de colère et je poste. Aujourd'hui, est-ce parce que ça fait 5 ans que je nourris d'autres espoirs, est-ce parce que j'ai mûri de 5 années, est-ce simplement parce que l'attentat a eu lieu dans la rue parallèle, je suis triste, bien au-delà des mots.

Hier, à 13h15, je pestais contre la panne imprévue de courant, après les 3 heures de rationnement, prévues et avérées, de 6h à 9h. En rentrant habiter à Beyrouth, j'avais choisi de calquer, autant que possible, mon mode de vie sur ma vision souhaitée du pays. Ici comme ailleurs, j'ai voulu utiliser ma liberté de citoyen et de consommateur pour signifier mon accord ou mon désaccord. J'ai choisi les rues pacifiques et ce blog pour m'exprimer, j'ai choisi la voie des urnes et la sélectivité dans les produits et services de tous les jours. J'ai donc choisi de ne pas m'abonner au "générateur de courant", par solidarité avec ceux qui, dans ce pays, n'avaient pas les moyens de se l'offrir, par opposition au fait que, plus d'une décennie après la fin de la guerre (l'autre guerre), EDL ne sache toujours pas fournir de l'électricité 24/24 à la majorité des libanais, par refus  de soutenir les cartels de "générateurs de quartier", grands bénéficiaires monopolistiques de la pénurie, que je soupçonne de se poser en opposants à une solution 100% publique.

Hier, à 14h00, je pestais encore contre les imprévus de ce pays, contre l'impossibilité, une fois sur deux ou sur trois, de mener sa petite routine sans rencontrer d'obstacles. Hier à 14h06, après 51 minutes de questionnement existentiel sur le meilleur endroit pour mener une conversation téléphonique professionnelle prévue à 15h, le courant était rétabli. Hier, à 14h07, je remontais mon ordinateur à la maison, pariant qu'il n'y aurait pas de panne à 15h, puisque les 3 heures de rationnement quotidien étaient déjà passées. Hier, à 14h21, j'entamais mon déjeuner en quatrième vitesse, louchant régulièrement vers ma montre. Hier, à 14h44, en me lavant les mains, j'ai entendu un bruit sourd. Hier, à 14h45, j'ai décidé qu'une grue s'était effondrée sur un immeuble en construction et que c'était peut-être enfin l'occasion de mettre un frein à la folie immobilière de Beyrouth. Hier à 14h50, je pestais contre mon iPhone, mon Nokia et ma montre, qui n'indiquent pas exactement la même heure. Hier à 14h48, 14h50 ou 14h52, je rentrais chez moi, pensant qu'il fallait presser le pas pour me garder une marge de 5 minutes pour re-démarrer mon ordinateur avant mon appel. Hier, à 14h48 heure de mon Nokia, j'appelais une amie pour lui dire que, hélas, en raison du temps perdu à cause de la panne imprévue, je n'avais pas eu le temps de prendre les billets pour le cinéma de 20h. Comme elle ne répondait pas, je tentais un autre numéro et réalisais que les lignes ne fonctionnaient plus. Hier à 14h50, je remontais la rue alors que des dizaines la dévalaient. Hier, à 14h51, au détour d'une rue, j'ai vu la fumée noire et j'ai compris que ce n'était pas une grue qui s'était effondrée. Hier, à 14h52, je me rapprochais de chez moi. Hier, à 14h53, je commençais à entendre les vitres crisser sous mes baskets. Hier, à 14h53, je réalisais que le sol de mon quartier était jonché de débris et que pas une vitrine de magasin n'était en place. Hier, à 14h53, je répondais "Ok, all fine" aux textos qui arrivaient et n'espérais plus pouvoir passer un coup de fil. Hier, à 14h54, je voyais une vieille dame en pleurs, assise sur une chaise de fortune posée au milieu de la rue, sur le tapis de verre brisé, je voyais des personnes tenter de la consoler. Hier, à 14h54, j'entendais des cris, des exclamations désespérées, un "mais qu'est-ce qu'il y a dans notre rue ?", un "que dieu les envoie en enfer". Hier, à 14h55, je m'avançais dans la rue de l'attentat, divergeant quelques secondes de mon trajet, je levais les yeux, je croisais le visage en sang d'un vieil homme, je rangeais mon téléphone pour lui tendre la main, je le laissais me dépasser pour rejoindre le secours offert par un passant plus dégourdi, je re-sortais mon téléphone pour prendre la photo de l'immeuble en flammes, je pensais à la vanité de mon acte et je re-rangeais mon téléphone. Hier à 14h56, j'arrivais à l'entrée de ma rue, j'entendais la sirène des pompiers dans mon dos, je croisais mon concierge, je m'assurais de son état. Hier à 14h57, je poussais la porte d'entrée de mon immeuble et la lâchais comme d'habitude, en allant appeler l'ascenseur. Hier à 14h57, contrairement à d'habitude, la porte d'entrée s'est refermée en faisant couler une pluie de verre. Hier à 14h58, je prenais l'ascenseur en me disant que ce n'était pas une "best practice" en temps de crise. Hier à 14h59, je décrochais mon téléphone fixe et tentais de rejoindre ma conférence téléphonique en évaluant les dégâts, vitres brisées, débris sur et sous ma table de travail, dans mes citronniers. Hier à 15h00, je me remémorais mes propres mots à l'un de mes jeunes collègues, quelques années plus tôt, qui n'arrivait pas à se concentrer en raison de je ne sais plus quel événement, "dans ce pays, il se passe toujours quelque chose, mais il faut continuer à avancer quand même".

Hier, à 15h04, j'abandonnais. Hier, je ne sais pas comment, il était déjà 15h11 et j'envoyais un mail laconique "Car bomb in the parallel street. Cannot attend the call but all fine". Hier, je ne sais toujours pas comment, il était déjà 15h18 et j'envoyais la photo prise quelques minutes plus tôt "All fine. Only broken windows. Pas de tel par contre. Rue parallèle". Hier, je ne sais plus quand, je faisais tous les étages de mon immeuble pour m'enquérir des voisins, voisines âgées ou femmes enceintes, étudiantes étrangères, tous tendus, choqués, mais indemnes.

Hier, à 16h, je jouais avec ma nièce en attendant que ses parents reviennent à la maison. Je faisais semblant de manger des chaises en légo avec des fourchettes en plastiques, servies dans une assiette rose. Je faisais semblant que c'était le même jeu que d'habitude, sauf que d'habitude je n'aime pas manger des légos verts et jaunes et je suggère des jeux au balcon ou une visite aux chats dans le jardin d'en face. Hier, je m'exclamais "merci maman" à la demande de ma nièce et comptais avec émerveillement ses petites molaires blanches pendant qu'elle s'esclaffait, gorge déployée, à l'idée d'être ma maman. C'était l'instant Kodak, une fraction de bonheur pur.

Hier, à 16h53, je re-rentrais chez moi. Je remarquais les vendeuses qui remettaient la vitrine de l'ABC en place. J'entendais déjà le bruit du verre qu'on balaie. Je continuais de répondre aux textos et appels. Je passais donner un coup de main chez des amis, m'assurer que tout le monde allait bien. Je rentrais chez moi balayer mes propres débris.

Hier, il était déjà 20h et j'avais faim. On avait décidé de se retrouver pour dîner, malgré tout, et comme d'habitude. Hier, à 20h15, je sortais de la douche et ouvrais la porte à une amie, heureuse d'être en vie, heureuse de nous revoir. Hier, à 20h15, je voulais encore sourire parce que mon petit cercle allait somme toute bien et que la casse était limitée. Hier, à 20h15, je me suis souvenue de mon post "Rage à Carthage" et j'ai repensé à cette chanson de Brel.

Hier à 20h45, nous quittions le "Chase", qui donne sur le "Trocadéro local", expression parue, un jour, dans le Monde, pourtant un journal sérieux, pour désigner le place Sassine. J'avais trouvé la comparaison assez incongrue pour l'accrocher sur mon armoire parisienne, à côté de la photo du défilé de Hussein Shalayan. Nous quittions le Chase parce que la cuisine était fermée et que nous avions très faim. Nous avons marché sur l'avenue Elias Sarkis, dite avenue de l'Indépendance. Le verre crissait toujours sous chacun de nos pas. Nous étions en colère, fatigués, énervés. Nous avions faim, et faim d'une vie normale, faim d'une vie où on ne compte pas sur inch'allah, faim d'un humour qui ne serait pas noir, faim d'un avenir différent chez nous et pas ailleurs. Moi, même après dîner, même ce matin, j'ai encore faim d'une autre vie, où on ne verrait pas ses amis pleurer lorsqu'ils se portent bien.

jeudi 27 janvier 2011

Carnet de Beyrouth

ccca, vv jj, alias moma
@subversiv
les promotions Jamhour --, USJ --, HEC --, SAIS --, IEP --
27, rue de la Harpe
nadche, boulaboula, chérimaj, mc et bien d'autres internautes
sont tristes d'annoncer la fermeture brutale et semble-t-il définitive de

Stroobia
hasard ou auto-censure
première victime électronique du dernier gouvernement libanais.
L'absoute sera donnée au Kayan, rue du Liban, aujourd'hui jeudi 27 janvier à 19h.
Ni fleurs, ni couronnes. Les remplacer par des dons en alcool.
Prière de ne pas considérer cet avis comme tenant lieu de faire-part personnel.

dimanche 22 août 2010

MPM, MZ

Maputo, Moçambique, um domingo da primavera de 2010

Je ne parle pas portugais. Não hablo português. Avec un peu d'espagnol, de français, d'anglais, je devine les choses aussi vaguement que j'arrive à m'exprimer.

Plus d'une année sans écrire. De mes différents voyages, à peine quelques notes sur un carnet qui ne voyage plus depuis un moment, et quelques jetés au crayon mine, entre les notes bleues de mes différents cahiers.

De mon séjour en Chine, en juillet 2009:
"On boit de l'eau bouillante, on se côtoie de près dans les toilettes turques [ndl : les portes et murs des toilettes chinoises ne vont jamais du sol au plafond].
Nous sommes dans une grande pièce d'une cinquantaine de m². Le mur de gauche présente de grandes tâches jaunes. En face, un bureau en bois, en forme de L, large, massif, vide. Du plafond pendent six décorations chinoises, à intervalles irréguliers, vert, jaune, rose, mais surtout rouge vif. Par la fenêtre, le ciel est sale. Le soleil se couche en envoyant de pâles rayons se refléter sur l'immeuble d'en face. Au loin, d'autres immeubles, quelques antennes. Le ton de la conversation est bas. Presque trop bas. J'ai parfois l'impression d'assister à un grand murmure, ou encore de crier fort en parlant normalement. Étonnamment, aujourd'hui, mon verre d'eau est frais. J'hésite à tirer des conclusions hâtives, mais j'ai l'impression d'évoluer dans un environnement à la fois feutré, hectique (!) et quelque peu lobotomisé. J'ai même l'impression que tout le monde a envie d'être ailleurs tout en étant résigné à être là. Les deux agents accompagnateurs qui nous accompagnent partout, et enregistrent nos entretiens, m'intriguent. J'hésite à penser qu'ils s'ennuient fermement ou qu'ils tentent de copier notre travail ou encore qu'ils veillent simplement, mais à quoi, je l'ignore...
Ce qui est fou, c'est que ma collègue parle en chinois avec Ricken, le traducteur, qui reformule ses phrases en chinois à l'assemblée".

Et du dernier jour :
"Nous sommes 16 autour d'une table immense, en bois laqué. Devant chaque chaise, un écran d'ordinateur rétractable. Au fond, un immense écran plat et une caméra. A côté, les trois accompagnateurs qui nous ont suivis toute la semaine s'activent toujours à la prise de notes. Nous avons tous un verre d'eau chaude à portée de main. Juste en face de moi, un monsieur, que je ne me souviens pas avoir vu pendant la semaine, dort, la tête sur ses bras croisés. De temps à autres, il se relève pour laisser son chef dodeliner quelques instants plus tard. Nous ne recueillons aucun commentaire sur notre analyse. C'est étrange, venant d'un Moyen Orient où tout est sujet à discussion. Comme beaucoup d'autres, cette réunion est fastidieuse. Le ressenti est mou. Le fait de parler assis, sur une chaise plus basse que la table, en face d'une ronde d'écrans et d'une assemblée muette est curieux. C'est comme enfoncer du mou. Nous en avons perdu 2. Un téléphone sonne. 3 à présent. A l'extérieur, le brouhaha soudain d'une cour de récréation se fait entendre. Je me mets à bailler moi-même, bien que nous ayons réussi à déclencher une sorte de discussion. Je n'ai pas fait une nuit complète depuis longtemps. Mon œil gauche me fait mal."

Curieusement, aujourd'hui, ce ne sont pas ces souvenirs que me reviennent de ce séjour. Je garde surtout en mémoire les repas copieux, les pommes allumettes vinaigrées, tout juste revenues, à la fois molles et croquantes, et les jus de noix de coco façon pure orthodoxe, dont je buvais jusqu'à six cannettes par repas.

Une année et quelque plus tard, à la baie de Catembe, je laisse le vent frais du printemps me taquiner pendant que j'observe Maputo, qui s'étire de l'autre côté de l'eau. L'envie d'écrire m'est revenue lentement. Elle s'est imposée d'elle-même après une journée au soleil, à marcher au bord de la mer, marchander dans un mélange d'anglais et d'espagnol, et manger des poissons et crustacés. La vie ici semble la fois moins confortable et plus tranquille. Les pêcheurs se mettent à 4 ou 5 pour tirer le filet de l'eau. Les HLM d'inspiration soviétique rivalisent avec les constructions portugaises, les habitations modestes, les immeubles modernes et les villas. On sent bien que la ville change. Les habitants nous le confirment : Maputo n'est plus ce qu'elle était. Ce constat me transporte à Beyrouth, le temps d'une pensée pieuse pour un certain urbanisme, reflet d'une autre qualité de vie, qu'ont emportée à tour de grue des entrepreneurs attirés par des gains colossaux. Maputo, Le Caire, Beyrouth, Dubai, Pékin : on y retrouve les mêmes facettes d'un mal-développement effréné, qui éradique l'ancien bien plus vite qu'il ne faudrait à l'esprit humain pour s'adapter au changement.

Mais cette frénésie quasi-anarchique n'a pas encore touché Catembé. Ici, on n'entend que le bruit des vagues après 21h et on arrive encore à l'entendre en plein jour, entre quelques bruits d'activité humaine. Le soleil du printemps est magnifiquement radieux. La plage s'étend paresseusement à gauche et à droite du Gallery Hotel, laissant 10 mètres de sable au public, accueillant quelques barques de pêcheurs par-ci ou par-là. A une heure de marche de là, l'effervescence est de mise au petit port, qui reçoit régulièrement de petites embarcations-taxis et où le ferry de Maputo, toutes les heures, déverse un flot coloré de personnes, de voitures et de marchandises de tout type, qui envahissent l'allée principale dans un brouhaha extraordinaire, avant de s'éparpiller vers des destinations finales variées.

La traversée coûte 5 Meticals soit 13 cents ou 200 LBP.

jeudi 16 juillet 2009

Le Parlement libanais de 2009

Avec l'aimable autorisation de Stroobia
Date de validité: juin 2013.

samedi 6 juin 2009

Extraits d'une lettre à une amie aouniste

Quelques extraits d'un mail de réponse à un appel à voter orange... et mes hommages à Samir.

XX,

C'est effectivement dommage qu'on n'ait pas pu se voir pour discuter [de nos avis électoraux].

A dire vrai, au sujet de ces élections, je comprends les 2 points de vue.

Je comprends le "14 mars" (dont je trouve l'appellation absurde puisqu'il n'y aurait pas eu de 14 mars sans le Tayyar), qui redoute une perte progressive des libertés avec l'accession du Hezb au pouvoir officiel et/ou une guerre de plus avec Israël. Personnellement, j'avoue qu'aucune de ces deux perspectives ne me réjouit (...) : je persiste à croire que ce n'est pas par la violence qu'on résout les conflits, et qu'en tous cas, il faut s'acharner à vouloir les résoudre autrement que par la violence. Pour répondre directement à ton argument, je n'ai pas envie de passer ma vie à construire des routes qu'Israël viendrait détruire et que je reconstruirais par la suite, dans un cycle sans fin où je serais une victime révoltée de plus tant qu'une paix globale n'aura pas réellement émergé. Et je suis bien d'accord pour dire que cette paix dépend des autres bien plus que de nous (...).

Dans ce contexte, la chose à laquelle je n'adhère pas dans l'alliance aouniste-hezbollahie aujourd'hui, c'est de croire que le Tayyar pourra effectivement conserver une certaine indépendance. Dans la région, aussi bien l'histoire de l'Iran que celle de l'Arabie Saoudite montre que l'accession au pouvoir officiel par des extrémistes armés alliés avec des intellectuels modérés / gauche / opposition quelconque non armée, aboutit à l'élimination du deuxième camp par le premier et à l'installation d'un régime dictatorial qu'il est par la suite extrêmement difficile de renverser.

Mais je comprends bien le "8 mars" ainsi que l'alliance Tayyar-Hezb, puisqu'effectivement le "14 mars" n'a pas voulu donner une place légitime au Tayyar en 2005. Je suis également totalement contre le fait de marginaliser le Hezb, de ne pas le considérer comme libanais avant tout ou de prétendre que ses partisans auraient moins de droits que d'autres à être représentés correctement et à avoir accès aux richesses de ce pays, qui sont indubitablement réparties d'une manière injuste (...). Je ne rentrerai pas dans les détails des FL, PSP (...) et autres. Je dirai juste que [Hariri] avait peut-être une vision pour faire évoluer le Liban post-guerre mais, qu'a posteriori, ce n'est effectivement pas une vision que je partage. Et il a certainement laissé en héritage un environnement assez peu glorieux, éventuellement plus corrompu, mais certainement pas plus juste ou plus tolérant, ni moins clientéliste ou moins dépendant du contexte régional et de ses voisins immédiats.

Le point particulier de la représentation chrétienne, à mes yeux, n'a pas de valeur propre. Même si je peux concevoir que l'exception du modèle libanais, dans la région, soit peut-être due à l'élément chrétien, je pense qu'il n'est pas tant relié à la chrétienneté qu'au mélange des cultures cohabitant dans une espace réduit. Je ne me reconnais donc pas en tant que citoyenne chrétienne, mais en tant que citoyenne libanaise à l'héritage nécessairement métissé. La représentation par confession est une chose que je trouve désastreuse, même si je comprends que le pacte de 43 ne saurait être rompu, aujourd'hui, sans susciter de replis idenditaires. Je refuse pour autant de voter en fonction de ma confession, et je ne pense pas qu'on puisse réellement résister aux grandes tendances régionales ou internationales en maintenant légalement des représentants d'une confession particulière. Surtout pas dans un pays où la politique est souvent perçue comme un moyen de s'enrichir rapidement et où les voix des électeurs et ceux de leurs représentent s'achètent finalement à peu de frais.

En conclusion, en tant que citoyenne libanaise sans confession politique, qui aspire effectivement à des routes, (...) l'école pour tout le monde et avec un niveau qui permette une employabilité réelle, un filet de sécurité sociale minimal a-politique et a-confessionnel (accès aux soins, à la retraite, etc.), une justice impartiale, et le libre choix de pratiquer ses moeurs sans vouloir les imposer aux autres ou sans tolérer les minorités uniquement dans un périmètre géographique restreint, aujourd'hui, je ne me sens représentée par personne.

J'aimerais donc voter blanc, parce que cela exprimerait réellement cette absence de représentativité dans laquelle je me reconnais. Cela reviendrait à reconnaître l'Etat et ses Institutions, à valider le processus électoral et à croire en un modèle de représentation démocratique, sans pour autant se reconnaître dans les candidats / élus. Mais même cette option n'en est pas une, puisque les votes blancs ne sont pas comptabilisés et que le scrutin ne serait pas annulé même si on comptabilisait une participation maximale et 90% de votes blancs.

Dans ces conditions, je trouve que l'optique de choisir le moindre de deux maux est particulièrement malaisée et que seul l'avenir saura dire quel camp avait raison.

Mais la chose que je trouve positive malgré tout, c'est que rien n'est joué d'avance et que, achat de voix ou de charters ou pas, ce sont réellement les électeurs qui vont choisir, demain.

Et puis, il y a les gens comme toi et moi, qui veulent continuer à croire en l'avenir de ce pays, qui acceptent de discuter de leurs différences et qui cherchent à convaincre sans pour autant imposer leur point de vue ou basculer dans la violence. Cette liberté de choix-là est celle en laquelle je crois et que j'espère voir perdurer sur le long terme. C'est cette liberté qui me permet de garder espoir, aujourd'hui, demain, et après-demain, quel que soit le résultat des élections.

J'espère à mon tour n'avoir pas été trop longue, et je suis sûre que, comme moi, tu aurais encore beaucoup de choses à apporter à ce débat. J'ignore encore si mon vote sera blanc, bleu, orange, rouge, jaune, noir ou vert, mais je suis contente d'apporter ma petite pierre à l'édifice démocratique en tant qu'observatrice.

mardi 30 septembre 2008

Les coqs de Mar Mitr

3h46 : quelque part dans la nuit, un coq chante à pleins poumons. Dans le lointain, une deuxième voix semble lui répondre et ils entament ensemble un concert de cocoricos endiablés. Hormis eux, pas un bruit. Pas même le miaulement d'un chat. On dirait bien que personne dans la ville, à part moi, ne semble trouver curieux d'être si matinal. Je me suis baladée en plusieurs aller-retour, d'un balcon à l'autre, et je peux certifier qu'il y a peu de gens qui parcourent les rues d'Ashrafieh, un mardi soir, à cette heure nocturne. J'en conclus que je suis certainement la seule à avoir envie d'en découdre avec un coq qui m'empêche d'aller retrouver le marchand de sable et me fait regretter le doux hiver de Beyrouth, lorsque les vitres sont closes et qu'il fait bon s'endormir, sans craindre le sifflement des moustiques en rase-motte au-dessus du lit ou le chant des coqs des voisins qui déchire la nuit par la fenêtre grande ouverte.

Et dire que, dans deux jours, en fermant les yeux après avoir admiré le dernier scintillement de la tour Eiffel, j'aurai sans doute une pensée affectueuse pour ces coqs citadins, dont on peut se demander à l'issue de quel étrange parcours ils se sont retrouvés à pavaner, j'imagine avec fierté, au milieu d'une cour exiguë, entre un vieil immeuble pittoresque menacé d'une démolition imminente et une tour flambant neuve. Un peu comme les quelques vieux que l'on voit encore jouer à tawlé, assis à l'ombre d'un immense ficus ou au milieu d'un trottoir, indifférents à la frénésie de la ville autour, témoins tranquilles et incongrus d'un temps révolu où Beyrouth devait avoir le charme d'un village de commerçants et d'entrepreneurs, résidant dans des maisons à toit rouge dont le jardin, bordé de bougainvillées, regorgeait de ces arbres fruitiers que l'on découvre aujourd'hui avec surprise, comme un clin d'oeil du passé, dans les dédales des rues peu passantes.

Moi, si j'étais un coq beyrouthin, je penserais avec envie à la fraîcheur de la montagne libanaise en ce début d'automne et pesterais de me contenter de moustiques en guise de vers. Je penserais à la batterie de mes frères élevés à la chaîne dans des contrées lointaines et rêverais de révolution pour mes semblables. Et très certainement que, après avoir picoré mon dîner au son des klaxons et entamé ma nuit à la lueur des rares néons qui éclairent les rues de la ville, je me réveillerais pour apprécier, avec un étonnement un peu émerveillé, le calme précédent la clarté de l'aube. A ce moment très précis, et qu'importent les voisins trop proches, lève-tôts ou couche-tards, je sais que je chanterais également du fond de mon âme, à la fraîcheur de la brise matinale et au scintillement des étoiles au-delà des cimes de béton.

Mes hommages, messieurs les coqs. Et puis bon Eid, si vous le célébrez. C'est l'heure de la prière des uns et du sommeil des autres.