lundi 11 septembre 2006

Du triste silence des blogs et de la maison d'en face

De retour dans mon petit chez moi parisien, j'ai pris le temps de faire le tour de quelques blogs de juillet 2006. Partout, c'est le silence.
Stroobia, Kerblog, Impressions, Yasmina-a-Harissa, Tabaris, Thoughts from Lebanon, Playground of mine, Batroumi, Tatarazi, La pétillante, Aboulvic, Lbster et bien d'autres sont muets.
Même les poètes, Poems from the war zone ou Ritta parmi les bombes, se sont tus.
Je connais les raisons de certains, mais tous les autres... ?
J'ai surfé entre Miami, Singapore, Stockholm, Londres, Paris et Beyrouth, tentant de retrouver le fil de ces bloggeurs qu'il était réconfortant de savoir là, quelque part sur la toile, s'exprimant simplement, comme moi, tantôt pour dire la même chose, tantôt pour dire le contraire, mais le plus souvent pour réclamer la paix.
Toutes ces voix qui me permettent de prendre le pouls de mon pays, tous ces gens avec qui j'ai parfois noué des liens, tous ces autres qui me restent inconnus mais dont je suis les pensées de loin, tous se sont tus, lentement, les uns après les autres.
Seul Blogging Beirut continue de narrer la vie libanaise au quotidien, toujours avec de saisissantes photos. J'y ai rigolé (presque avec nostalgie) de cette blague que je ne connaissais pas, et qui n'était pas citée parmi toutes celles que le Washington Post a reprises dans son édition du 15 août :
Q: Why did the Hamasneh go to Da7ieh?
A: Cos they heard enno honik Wel3aneh...
Les "Hamasneh" sont les habitants de Homs, en Syrie, et l'équivalent des Belges pour les libanais. S'ils se rendaient donc à Dahyé, c'est parce qu'ils avaient appris que l'ambiance y était des plus "chaudes"...
La photo du jour me replonge au coeur de l'été 2005, quand j'ai entrepris le même trajet que finkployd jusqu'à Naqoura (pointe à l'extrême Sud du Liban), et quand les soldats de l'ONU et les gars du Hezb nous ont expliqué que non, nous ne pouvions pas pousser au-delà du tournant pour "voir" la côte israélienne. Nous nous étions donc contentés de prendre beaucoup de photos. La mer et le ciel étaient alors d'un bleu intense, et le calme absolu.
Nous étions ensuite remontés vers Bent Jbeil, jusqu'à la tombe d'un saint prophète, cité dans la Bible ET dans le Coran, disputé des siècles après sa mort par Israël ET par le Liban, et qui se retrouve aujourd'hui divisé, un pied ici et l'autre là, coupé en deux par les fils barbelés de la frontière. Il était gardé par un étrange tryptique : à quelques mètres les uns des autres, des soldats de Tsahal dans un bunker (drapeau israélien), des soldats de la FINUL (drapeau onusien) et des combattants du Hezb (drapeau du parti et drapeau palestinien) ; à l'époque, pas un seul drapeau libanais... Nous avions attiré l'attention du soldat israélien de garde, qui avait tenté d'engager la conversation. Les casques bleus se sont agités en nous scrutant de leurs jumelles. Les gars du Hezb semblaient totalement indifférents à notre présence, mais ils nous gardaient sans doute à l'oeil. Voici la fameuse tombe.
Sur la LBC Europe, j'ai appris que Tony Blair sera à Beyrouth demain matin, après avoir rendu visite à Olmert et à Abbas. Aux yeux de nombreux manifestants palestiniens, il n'était pas le bienvenu. Il ne le sera pas non plus au Liban, où l'on a appelé à un sit-in dans l'enceinte même du périmètre prévu pour sa sécurité. Nisrine Silmi de Ramallah a dit que sa visite de démissionnaire ne changeait pas grand chose. Amale Shehade commentait l'avenir d'Olmert à partir de Tel Aviv. Siniora a fait un aller-retour express en Arabie, y rencontrant les trois principales personnalités du royaume. Je ne sais pas quelles tractations politiques se cachent derrière tout ça, mais j'étais ravie d'entendre à nouveau, après deux semaines d'absence, les accents de tous ces différents coins de ma région.
De Beyrouth, les nouvelles sont sans nouvelles : certains vont bien, d'autres semblent émerger d'un long cauchemar, d'autres encore sont assez téméraires pour se baigner dans une mer mazoutée ; les plages ont ré-ouvert leurs portes ; on me dit que la vie nocturne a repris, alors qu'elle n'a jamais vraiment cessé ; le centre-ville, qui appartient essentiellement aux touristes, est toujours aussi moribond ; la banlieue toujours aussi dévastée. Tous ceux qui travailent sont d'accord avec Jihad Azour, Ministre de l'Economie, pour dire que les 1,5 milliards de dollars que nous avons reçus ne compenseront pas même le dizième de nos pertes.
Moi, je me sens un peu dépassée par les événements. Quand on me demande "Tu rentres quand ?", je réponds "Où ?", avant de m'entendre rétorquer, comme une évidence, "A Beyrouth !". J'oublie que je devais quitter Paris, et que je quitterai Paris "comme prévu" en majuscule, en italique ou entre guillemets. Le Mondial me semble remonter à deux ans plutôt que deux mois, et j'attaque la rentrée de septembre avec une grande lassitude. Je suis constamment tiraillée entre mon intérêt pour un boulot tout neuf, et l'envie folle d'être en vacances et de m'oublier sur le sable chaud de Jiyé. Je suis en apnée quotidienne. Je reprends mon souffle en écrivant, dès que possible, partout, et parfois de façon tout à fait déraisonnable, jusqu'à l'épuisement.
Pour finir, voici les quelques vues promises de ma rue et des deux magnifiques maisons d'en face, celles-là qui seront bientôt démolies. Que de fois n'ai-je eu envie de me rendre à Londres pour faire fléchir le propriétaire, qui se pose assez paradoxalement en grand amateur du patrimoine libanais, après avoir oeuvré pour restaurer la magnanerie de Bsous ? Il y a deux mois, quand la vieille dame d'en face me présentait ses condoléances, je n'ai eu qu'une seule pensée : "C'est donc vous qui allez démolir votre propre maison ?". Je n'ai pas eu le courage de lui poser la question à voix haute.
Ma rue s'étale en pente douce, sur une centaine de mètres. La moitié est occupée par la grande maison d'en face, l'immeuble attenant et les jardins de part et d'autre. Sur l'autre moitié de la rue, 3 autres toits rouges. Le tout forme un ensemble architectural assez harmonieux, dont je crains l'effondrement progressif après la disparition de son plus grand et plus bel élément. De notre balcon, nous distinguons encore un minuscule morceau de mer (cette tâche de bleu légèrement plus sombre, à droite).Au bout de la rue, aux angles opposés, et comme on peut le voir sur Google Earth, il y a 2 autres toits rouges.
Voici l'entrée de la maison d'en face...
... le jardin d'une part...
... et la petite jungle de l'autre...
Voici une vue d'ensemble de la vieille maison et du vieil l'immeuble qui la jouxte. Dans le fond, on distingue une autre vieille maison.
Voici un détail de ces balcons que j'aime tant, et que j'ai eu la chance d'admirer pendant des années, quasiment tous les jours de ma vie. J'aimerais, un jour, pouvoir en posséder un. Coût approximatif : 250.000$, hors travaux.Sur ce détail, en bas à droite, on peut voir un drapeau libanais, planté dans un pot.
Sur cet autre détail, la fenêtre d'en face reflète le toit rouge de la grande maison. En rédigeant ce blog depuis ma salle à manger, je l'ai observée jusqu'à mon départ, tous les soirs des mois de juillet et d'août. Une vieille lampe, suspendue au plafond, l'éclairait. A l'aube, le ciel rosé en faisait pâlir la lumière. Les oiseaux se remettaient à chanter, et je rentrais me coucher. Et tandis que, au bruit des bombardements israéliens, je me déchirais pour mon pays, tous les soirs, j'avais également mal pour la fenêtre et les balcons d'en face...

10 commentaires:

Anonyme a dit…

Chere Nadine,

malgres les intermittences, je pense toujours a toi, et des que jái un petit moment je me precipite sur ce lien qui t'unis a beaucoup d'entre nous...ton blog...pour regaler mes esprits et mes sens, rien qu'a te lire...
jean-pierre

Maya a dit…

Ca fait mal... rien ne peut etre fait pour sauvgarder ces maisons? C'est tout une periode qui s'en ira avec eux. J'espere que quelqu'un reussira a dissuader le proprietaire.

Maya a dit…

je m'emporte: la municipalite de Beirut n'est elle pas responable de la conservation de ces maisons?!?

Claudine a dit…

Que dire Nad, oui c'est le silence, un état de "semi-comfortable numbness". A silence in the mind, to avoid thinking of how I craved for the vacation I never took, and how work has started (it never stopped) and the energy n'est pas au rdv. A silence to avoid thinking of how lame it is of me to give even a thought for a lost vacation when people have lost their lives, their dear ones, their limbs, their homes ... A silence to mourn the hope that I refuse to admit that I have lost though I am unable to find. Meanwhile I'll break that silence to say "faleminderit" pour ce voyage tellement pittoresque et enrichissant qu'on a fait avec toi :), ce vecu que tu sais si vivement décrire. Voila un "comment" chez toi :) en attendant que les "Thoughts" reviennent chez moi.
Oh btw Nad, maybe u can write to annahar about that beautiful house... who knows ... just maybe :)

Anonyme a dit…

Salut Nadou,

J'ai eu l'adresse de ton excellent blog via Mona via Andrée.

Y aurait beaucoup de choses perso à dire mais je n'ai pas ton mail et ce n'est pas l'endroit.

Je suis très ému de voir ces photos. J'ai du faire des centaines d'heures de vélo et de foot dans ce jardin. Feu Mme Merab, la voisine polonaise du Rez de Chaussée, (sur laquelle je balançais des ballons d'eau du 3 ème étage), passait des savons à ton frère parce que ses cris lorsqu'il marquait un but la réveillaient à l'heure de la sieste.

Si tu avais mis en plus une photo de la vielle Chafica et de ses poules, tu m'aurais définitivement fait pleurer.

Je suppose que tu sais qu'il faut tout évacuer d'ici décembre et que les deux maisons et l'immeuble seront rasés, puis le terrain vendu à un promoteur immobilier.
L'immeuble avait été construit en 1902, l'année de naissance de mon grand-père. Il aura tenu un siècle. Mon tonton est déjà entrain de chercher un nouvel appart.

La seule qui aurait pu sauver l'affaire est la cousine Nicole, que tu as du connaître, elle adorait le jardin et elle essayait de convaincre le reste de la famille, mais elle est morte dans un accident de voiture il y a quelques mois. Quant au cousin de Londres, il dit qu'il n'y pas d'alternative à la destruction car il y a 140 ayant-droits.

Quand tu seras rentrée de voyage, envoie-moi ton mail ainsi que celui de Gino (j'ai une vieille adresse @bah qui ne marche plus.)

Anonyme a dit…

Mon mail ne s'est pas affiché :
kb1 (at) kbcg.net

Marvin the Martian a dit…

Je suis toujours la moi a te lire, ce qui me fais toujours beaucoup plaisir.

Je dois faire l'effort d'ecrire plus, tu as raison.

Maybe over the weekend.
Marwan

sangli a dit…
Ce commentaire a été supprimé par un administrateur du blog.
sangli a dit…

Ah les modifications du bati et des paysages à cause de l'évolution de la société, c'est mon sujet favori en photographie.

D'habitude je ne photographie que des ruines dans la campagne, vestiges d'un art de vivre disparu, car inadapté à notre temps. J'attend que le bâtiment abandonné ai subit des dégats irréversibles.

Mais ici il est en excellent état. ce qu'on lui reproche, c'est de ne pas rapporter assez.

Je suis bientôt géomètre expert, et décrire un tel bâtiment de deux point de vue, l'un artistique et subjectif, la photographie, et l'autre faussement objectif et technique, par des mesures et des plans, me plairait beaucoup.

En plus je cherche un sujet de fin d'études.

Destruction en décembre. Dommage que le Liban soit si loin et mon temps si limité.

N'y a-t-il pas des étudiants géomètres ou architectes à Beyrouth, et une académie des Beaux-Arts ?

San(Belgique)

Anonyme a dit…

Bonjour

Je suis ton blog depuis les premieres semaines, avant ton depart. Je n'ai jamais laisse de commentaires car travaillant en chine, le formulaire de reponse s'affiche en chinois et j'avais un peu de mal a le comprendre.
Il se trouve qu'etant alle pendant l'ete 2004 a l'endroit ou il y a la tombe du prophete scindee entre Israel et le Liban, je me demandais si tu en savais un peu plus sur ce prophete car a l'epoque, personne n'avait pu me renseigner. On m'avait alors dit que ce prophete etait adore a la fois par les juifs et les chiites mais sans precisions. Si tu en sais plus, ca m'interesserait beaucoup. Merci et surtout merci pour la qualite des ecrits de ton blog.
Guilhem
gpouillevet(at)yahoo.fr