jeudi 27 janvier 2011

Carnet de Beyrouth

ccca, vv jj, alias moma
@subversiv
les promotions Jamhour --, USJ --, HEC --, SAIS --, IEP --
27, rue de la Harpe
nadche, boulaboula, chérimaj, mc et bien d'autres internautes
sont tristes d'annoncer la fermeture brutale et semble-t-il définitive de

Stroobia
hasard ou auto-censure
première victime électronique du dernier gouvernement libanais.
L'absoute sera donnée au Kayan, rue du Liban, aujourd'hui jeudi 27 janvier à 19h.
Ni fleurs, ni couronnes. Les remplacer par des dons en alcool.
Prière de ne pas considérer cet avis comme tenant lieu de faire-part personnel.

dimanche 22 août 2010

MPM, MZ

Maputo, Moçambique, um domingo da primavera de 2010

Je ne parle pas portugais. Não hablo português. Avec un peu d'espagnol, de français, d'anglais, je devine les choses aussi vaguement que j'arrive à m'exprimer.

Plus d'une année sans écrire. De mes différents voyages, à peine quelques notes sur un carnet qui ne voyage plus depuis un moment, et quelques jetés au crayon mine, entre les notes bleues de mes différents cahiers.

De mon séjour en Chine, en juillet 2009:
"On boit de l'eau bouillante, on se côtoie de près dans les toilettes turques [ndl : les portes et murs des toilettes chinoises ne vont jamais du sol au plafond].
Nous sommes dans une grande pièce d'une cinquantaine de m². Le mur de gauche présente de grandes tâches jaunes. En face, un bureau en bois, en forme de L, large, massif, vide. Du plafond pendent six décorations chinoises, à intervalles irréguliers, vert, jaune, rose, mais surtout rouge vif. Par la fenêtre, le ciel est sale. Le soleil se couche en envoyant de pâles rayons se refléter sur l'immeuble d'en face. Au loin, d'autres immeubles, quelques antennes. Le ton de la conversation est bas. Presque trop bas. J'ai parfois l'impression d'assister à un grand murmure, ou encore de crier fort en parlant normalement. Étonnamment, aujourd'hui, mon verre d'eau est frais. J'hésite à tirer des conclusions hâtives, mais j'ai l'impression d'évoluer dans un environnement à la fois feutré, hectique (!) et quelque peu lobotomisé. J'ai même l'impression que tout le monde a envie d'être ailleurs tout en étant résigné à être là. Les deux agents accompagnateurs qui nous accompagnent partout, et enregistrent nos entretiens, m'intriguent. J'hésite à penser qu'ils s'ennuient fermement ou qu'ils tentent de copier notre travail ou encore qu'ils veillent simplement, mais à quoi, je l'ignore...
Ce qui est fou, c'est que ma collègue parle en chinois avec Ricken, le traducteur, qui reformule ses phrases en chinois à l'assemblée".

Et du dernier jour :
"Nous sommes 16 autour d'une table immense, en bois laqué. Devant chaque chaise, un écran d'ordinateur rétractable. Au fond, un immense écran plat et une caméra. A côté, les trois accompagnateurs qui nous ont suivis toute la semaine s'activent toujours à la prise de notes. Nous avons tous un verre d'eau chaude à portée de main. Juste en face de moi, un monsieur, que je ne me souviens pas avoir vu pendant la semaine, dort, la tête sur ses bras croisés. De temps à autres, il se relève pour laisser son chef dodeliner quelques instants plus tard. Nous ne recueillons aucun commentaire sur notre analyse. C'est étrange, venant d'un Moyen Orient où tout est sujet à discussion. Comme beaucoup d'autres, cette réunion est fastidieuse. Le ressenti est mou. Le fait de parler assis, sur une chaise plus basse que la table, en face d'une ronde d'écrans et d'une assemblée muette est curieux. C'est comme enfoncer du mou. Nous en avons perdu 2. Un téléphone sonne. 3 à présent. A l'extérieur, le brouhaha soudain d'une cour de récréation se fait entendre. Je me mets à bailler moi-même, bien que nous ayons réussi à déclencher une sorte de discussion. Je n'ai pas fait une nuit complète depuis longtemps. Mon œil gauche me fait mal."

Curieusement, aujourd'hui, ce ne sont pas ces souvenirs que me reviennent de ce séjour. Je garde surtout en mémoire les repas copieux, les pommes allumettes vinaigrées, tout juste revenues, à la fois molles et croquantes, et les jus de noix de coco façon pure orthodoxe, dont je buvais jusqu'à six cannettes par repas.

Une année et quelque plus tard, à la baie de Catembe, je laisse le vent frais du printemps me taquiner pendant que j'observe Maputo, qui s'étire de l'autre côté de l'eau. L'envie d'écrire m'est revenue lentement. Elle s'est imposée d'elle-même après une journée au soleil, à marcher au bord de la mer, marchander dans un mélange d'anglais et d'espagnol, et manger des poissons et crustacés. La vie ici semble la fois moins confortable et plus tranquille. Les pêcheurs se mettent à 4 ou 5 pour tirer le filet de l'eau. Les HLM d'inspiration soviétique rivalisent avec les constructions portugaises, les habitations modestes, les immeubles modernes et les villas. On sent bien que la ville change. Les habitants nous le confirment : Maputo n'est plus ce qu'elle était. Ce constat me transporte à Beyrouth, le temps d'une pensée pieuse pour un certain urbanisme, reflet d'une autre qualité de vie, qu'ont emportée à tour de grue des entrepreneurs attirés par des gains colossaux. Maputo, Le Caire, Beyrouth, Dubai, Pékin : on y retrouve les mêmes facettes d'un mal-développement effréné, qui éradique l'ancien bien plus vite qu'il ne faudrait à l'esprit humain pour s'adapter au changement.

Mais cette frénésie quasi-anarchique n'a pas encore touché Catembé. Ici, on n'entend que le bruit des vagues après 21h et on arrive encore à l'entendre en plein jour, entre quelques bruits d'activité humaine. Le soleil du printemps est magnifiquement radieux. La plage s'étend paresseusement à gauche et à droite du Gallery Hotel, laissant 10 mètres de sable au public, accueillant quelques barques de pêcheurs par-ci ou par-là. A une heure de marche de là, l'effervescence est de mise au petit port, qui reçoit régulièrement de petites embarcations-taxis et où le ferry de Maputo, toutes les heures, déverse un flot coloré de personnes, de voitures et de marchandises de tout type, qui envahissent l'allée principale dans un brouhaha extraordinaire, avant de s'éparpiller vers des destinations finales variées.

La traversée coûte 5 Meticals soit 13 cents ou 200 LBP.

jeudi 16 juillet 2009

Le Parlement libanais de 2009

Avec l'aimable autorisation de Stroobia
Date de validité: juin 2013.

samedi 6 juin 2009

Extraits d'une lettre à une amie aouniste

Quelques extraits d'un mail de réponse à un appel à voter orange... et mes hommages à Samir.

XX,

C'est effectivement dommage qu'on n'ait pas pu se voir pour discuter [de nos avis électoraux].

A dire vrai, au sujet de ces élections, je comprends les 2 points de vue.

Je comprends le "14 mars" (dont je trouve l'appellation absurde puisqu'il n'y aurait pas eu de 14 mars sans le Tayyar), qui redoute une perte progressive des libertés avec l'accession du Hezb au pouvoir officiel et/ou une guerre de plus avec Israël. Personnellement, j'avoue qu'aucune de ces deux perspectives ne me réjouit (...) : je persiste à croire que ce n'est pas par la violence qu'on résout les conflits, et qu'en tous cas, il faut s'acharner à vouloir les résoudre autrement que par la violence. Pour répondre directement à ton argument, je n'ai pas envie de passer ma vie à construire des routes qu'Israël viendrait détruire et que je reconstruirais par la suite, dans un cycle sans fin où je serais une victime révoltée de plus tant qu'une paix globale n'aura pas réellement émergé. Et je suis bien d'accord pour dire que cette paix dépend des autres bien plus que de nous (...).

Dans ce contexte, la chose à laquelle je n'adhère pas dans l'alliance aouniste-hezbollahie aujourd'hui, c'est de croire que le Tayyar pourra effectivement conserver une certaine indépendance. Dans la région, aussi bien l'histoire de l'Iran que celle de l'Arabie Saoudite montre que l'accession au pouvoir officiel par des extrémistes armés alliés avec des intellectuels modérés / gauche / opposition quelconque non armée, aboutit à l'élimination du deuxième camp par le premier et à l'installation d'un régime dictatorial qu'il est par la suite extrêmement difficile de renverser.

Mais je comprends bien le "8 mars" ainsi que l'alliance Tayyar-Hezb, puisqu'effectivement le "14 mars" n'a pas voulu donner une place légitime au Tayyar en 2005. Je suis également totalement contre le fait de marginaliser le Hezb, de ne pas le considérer comme libanais avant tout ou de prétendre que ses partisans auraient moins de droits que d'autres à être représentés correctement et à avoir accès aux richesses de ce pays, qui sont indubitablement réparties d'une manière injuste (...). Je ne rentrerai pas dans les détails des FL, PSP (...) et autres. Je dirai juste que [Hariri] avait peut-être une vision pour faire évoluer le Liban post-guerre mais, qu'a posteriori, ce n'est effectivement pas une vision que je partage. Et il a certainement laissé en héritage un environnement assez peu glorieux, éventuellement plus corrompu, mais certainement pas plus juste ou plus tolérant, ni moins clientéliste ou moins dépendant du contexte régional et de ses voisins immédiats.

Le point particulier de la représentation chrétienne, à mes yeux, n'a pas de valeur propre. Même si je peux concevoir que l'exception du modèle libanais, dans la région, soit peut-être due à l'élément chrétien, je pense qu'il n'est pas tant relié à la chrétienneté qu'au mélange des cultures cohabitant dans une espace réduit. Je ne me reconnais donc pas en tant que citoyenne chrétienne, mais en tant que citoyenne libanaise à l'héritage nécessairement métissé. La représentation par confession est une chose que je trouve désastreuse, même si je comprends que le pacte de 43 ne saurait être rompu, aujourd'hui, sans susciter de replis idenditaires. Je refuse pour autant de voter en fonction de ma confession, et je ne pense pas qu'on puisse réellement résister aux grandes tendances régionales ou internationales en maintenant légalement des représentants d'une confession particulière. Surtout pas dans un pays où la politique est souvent perçue comme un moyen de s'enrichir rapidement et où les voix des électeurs et ceux de leurs représentent s'achètent finalement à peu de frais.

En conclusion, en tant que citoyenne libanaise sans confession politique, qui aspire effectivement à des routes, (...) l'école pour tout le monde et avec un niveau qui permette une employabilité réelle, un filet de sécurité sociale minimal a-politique et a-confessionnel (accès aux soins, à la retraite, etc.), une justice impartiale, et le libre choix de pratiquer ses moeurs sans vouloir les imposer aux autres ou sans tolérer les minorités uniquement dans un périmètre géographique restreint, aujourd'hui, je ne me sens représentée par personne.

J'aimerais donc voter blanc, parce que cela exprimerait réellement cette absence de représentativité dans laquelle je me reconnais. Cela reviendrait à reconnaître l'Etat et ses Institutions, à valider le processus électoral et à croire en un modèle de représentation démocratique, sans pour autant se reconnaître dans les candidats / élus. Mais même cette option n'en est pas une, puisque les votes blancs ne sont pas comptabilisés et que le scrutin ne serait pas annulé même si on comptabilisait une participation maximale et 90% de votes blancs.

Dans ces conditions, je trouve que l'optique de choisir le moindre de deux maux est particulièrement malaisée et que seul l'avenir saura dire quel camp avait raison.

Mais la chose que je trouve positive malgré tout, c'est que rien n'est joué d'avance et que, achat de voix ou de charters ou pas, ce sont réellement les électeurs qui vont choisir, demain.

Et puis, il y a les gens comme toi et moi, qui veulent continuer à croire en l'avenir de ce pays, qui acceptent de discuter de leurs différences et qui cherchent à convaincre sans pour autant imposer leur point de vue ou basculer dans la violence. Cette liberté de choix-là est celle en laquelle je crois et que j'espère voir perdurer sur le long terme. C'est cette liberté qui me permet de garder espoir, aujourd'hui, demain, et après-demain, quel que soit le résultat des élections.

J'espère à mon tour n'avoir pas été trop longue, et je suis sûre que, comme moi, tu aurais encore beaucoup de choses à apporter à ce débat. J'ignore encore si mon vote sera blanc, bleu, orange, rouge, jaune, noir ou vert, mais je suis contente d'apporter ma petite pierre à l'édifice démocratique en tant qu'observatrice.

mardi 30 septembre 2008

Les coqs de Mar Mitr

3h46 : quelque part dans la nuit, un coq chante à pleins poumons. Dans le lointain, une deuxième voix semble lui répondre et ils entament ensemble un concert de cocoricos endiablés. Hormis eux, pas un bruit. Pas même le miaulement d'un chat. On dirait bien que personne dans la ville, à part moi, ne semble trouver curieux d'être si matinal. Je me suis baladée en plusieurs aller-retour, d'un balcon à l'autre, et je peux certifier qu'il y a peu de gens qui parcourent les rues d'Ashrafieh, un mardi soir, à cette heure nocturne. J'en conclus que je suis certainement la seule à avoir envie d'en découdre avec un coq qui m'empêche d'aller retrouver le marchand de sable et me fait regretter le doux hiver de Beyrouth, lorsque les vitres sont closes et qu'il fait bon s'endormir, sans craindre le sifflement des moustiques en rase-motte au-dessus du lit ou le chant des coqs des voisins qui déchire la nuit par la fenêtre grande ouverte.

Et dire que, dans deux jours, en fermant les yeux après avoir admiré le dernier scintillement de la tour Eiffel, j'aurai sans doute une pensée affectueuse pour ces coqs citadins, dont on peut se demander à l'issue de quel étrange parcours ils se sont retrouvés à pavaner, j'imagine avec fierté, au milieu d'une cour exiguë, entre un vieil immeuble pittoresque menacé d'une démolition imminente et une tour flambant neuve. Un peu comme les quelques vieux que l'on voit encore jouer à tawlé, assis à l'ombre d'un immense ficus ou au milieu d'un trottoir, indifférents à la frénésie de la ville autour, témoins tranquilles et incongrus d'un temps révolu où Beyrouth devait avoir le charme d'un village de commerçants et d'entrepreneurs, résidant dans des maisons à toit rouge dont le jardin, bordé de bougainvillées, regorgeait de ces arbres fruitiers que l'on découvre aujourd'hui avec surprise, comme un clin d'oeil du passé, dans les dédales des rues peu passantes.

Moi, si j'étais un coq beyrouthin, je penserais avec envie à la fraîcheur de la montagne libanaise en ce début d'automne et pesterais de me contenter de moustiques en guise de vers. Je penserais à la batterie de mes frères élevés à la chaîne dans des contrées lointaines et rêverais de révolution pour mes semblables. Et très certainement que, après avoir picoré mon dîner au son des klaxons et entamé ma nuit à la lueur des rares néons qui éclairent les rues de la ville, je me réveillerais pour apprécier, avec un étonnement un peu émerveillé, le calme précédent la clarté de l'aube. A ce moment très précis, et qu'importent les voisins trop proches, lève-tôts ou couche-tards, je sais que je chanterais également du fond de mon âme, à la fraîcheur de la brise matinale et au scintillement des étoiles au-delà des cimes de béton.

Mes hommages, messieurs les coqs. Et puis bon Eid, si vous le célébrez. C'est l'heure de la prière des uns et du sommeil des autres.

mercredi 24 septembre 2008

Première pluie sur Beyrouth

Invariablement, peu après l'équinoxe d'automne, la température à Beyrouth baisse de 2 ou 3 degrés. L'étouffante humidité du mois d'août cède la place à une chaleur plus légère, quoique encore juste assez enveloppante. Le soleil, toujours généreux, se fait plus timide. Le soir, une petite brise remonte les rues, en provenance de la Méditerranée, faisant bruisser les arbres et les fleurs roses des bougainvilliers. Les touristes partis, la ville retrouve un rythme moins effréné. La mer s'agite et se rafraîchit insensiblement. De Beyrouth jusqu'à Tripoli, elle envoie ses vagues s'écraser bruyamment contre les rochers.

Depuis toujours, aux premiers signes d'un changement de climat, j'attends avec impatience la première pluie qui mouillera le sol assoiffé de ma ville. Je scrute le ciel, déjà un peu plus limpide, tentant de prédire l'avenir des nuages qui s'accumulent en grosses pelotes blanches et grises. Je me réjouis de l'air plus léger et plus clair, que j'aime à considérer comme annonciateur d'un futur plus paisible.

Depuis des années, je suis émerveillée par la première pluie de l'automne beyrouthin. J'adore la surprendre depuis chez moi, en contemplant la maison d'en face et son jardin tout à coup reluisant, après de longs mois poussiéreux et chauds. Mais même lorsqu'elle me surprend, ailleurs dans la ville, je ferme les yeux pour mieux apprécier l'odeur de terre mouillée qui se dégage du sol. C'est un moment de grande délectation et de pur bonheur, peut-être commun à nombre de libanais. Que de fois, exilée à l'étranger, j'ai cru sentir ce parfum indescriptible, mélange de terre fertile et d'eau. Que de fois ai-je souhaité être là, pour assister à cette première pluie et m'en sentir vivifiée, au même titre que mon sol natal.

Pouvoir aujourd'hui, une fois de plus, témoigner du petit miracle que permettent encore les rares espaces verts de Beyrouth, me ravit. Bientôt la rentrée, l'odeur des cahiers neufs et le choix méticuleux de la gomme et des cartouches d'encre... Je revois mon enfance, tranquille malgré la guerre (d'avant) qui faisait rage, et dont, relativement préservée, je ne saisirai le sens tragique que bien plus tard.

A Beyrouth ce soir, je rêve également de pouvoir faire crisser sous les pneus de mon vieux vélo les feuilles mortes qui jonchent les quais et les boulevards de Paris, avant que n'interviennent les équipes de nettoyage de la ville.

C'est l'automne. Une nouvelle année commence. Ni l'année calendaire, ni l'année de l'Hégire, ni même Nourouz. Plutôt l'année qui rassemble tous les écoliers du monde sous un même préau. Celle qu'ils attendent et que, parfois, ils redoutent : l'année scolaire, avec son lot de trajets en autocar, de surveillants à la voix muante et de notes de tout genre. L'automne, c'est aussi et surtout ça. Moi, toujours bercée par ce rythme annuel, je me demande comment les enfants, devenus adultes, en arrivent à oublier ce qui les a unis si fort.

Mais en attendant une improbable réponse et les résultats du dialogue national libanais, c'est avec sérénité et bonheur que je me prépare à entamer 2008/2009...

samedi 7 juin 2008

Für Jalalabad

Jalalabad, samedi 31 mai 2008


Hier soir, le couvre-feu du générateur (ou "moteur", comme on dirait à Beyrouth) m'a forcée à garder mon texte inachevé. Ce soir aussi, l'extinction obligatoire des feux me surprend en plein rédaction. Mais cette fois, je poursuis mon écriture à la lumière de ma torche (ou "pile", comme on dirait à Beyrouth).

Au-dessus de moi, le ciel est étoilé. Il ressemble beaucoup à celui que j'aime admirer depuis la montagne libanaise. Les montagnes d'Afghanistan m'émeuvent comme autant d'obstacles à surmonter pour mériter le suffixe en -stan. Mais leur beauté aride, ici, m'est inaccessible, par mesure de sécurité. Savoir le grand air si proche, l'apercevoir depuis n'importe quelle fenêtre de la ville et ne pas pouvoir le savourer aura été la frustration marquante de tout mon séjour.

La matinée s'est achevée par un attentat contre un convoi de l'ISAF, à 500 mètres de mon lieu de travail. Expérimenter, loin de chez moi, le même type d'événements, me laisse comme un arrière-goût un peu amer. L'attentat d'aujourd'hui m'a brusquement ramenée à Beyrouth, à Beyrouth qui me manque depuis que j'en ai été privée sans préavis. Lorsque j'y retournerai, il se sera passé plus de 5 semaines. 5 semaines à vivre dans une valise et à occulter l'absence.

Aujourd'hui, j'ai eu mal pour l'Afghanistan, comme j'ai généralement mal pour mon pays. Profondément et sincèrement, avec un mélange d'amertume et d'envie de tout laisser tomber pour aller confronter les sommets désertiques, dont le silence immense m'offrira peut-être ce que ma connaissance de la géographie ne m'apporte pas. Une certaine sérénité...

Aujourd'hui, j'ai eu mal pour les civils afghans, morts parce qu'ils se trouvaient là, par hasard. Mal pour ceux qui ont fui et qui se feront peut-être dédommager (ou pas) leurs voitures abandonnées, dynamitées à la suite de l'attentat parce que considérées comme suspectes. J'ai eu mal pour les familles et amis des deux soldats tués. J'en ai voulu aux donneurs de leçons de démocratie autant que j'en ai voulu aux talibans, qui sont une insulte à ce que le mot "taleb" signifie (i.e. étudiant, plus littéralement "demandeur", soit demandeur de savoir), une insulte à la connaissance et au savoir proprement dits. J'en ai voulu aux deux parties de saboter mes efforts de compréhension, déployés depuis 10 jours, pour dépasser le cliché et les regards noirs qui me fixent dans la rue sans jamais se détourner. J'en veux aux deux camps, comme pendant l'été 2006, de ne pas savoir se battre sur des fronts moins sanglants. J'en veux aux uns de mépriser la vie à ce point, et de considérer ceux qui ne sont pas des leurs comme une simple monnaie d'échange. J'en veux aux autres de sur-sacraliser leur propre vie, au point de massacrer des milliers d'autres pour sauvegarder la leur. J'en veux aux deux camps de croire à l'existence d'une seule vérité, la leur. Je leur en veux de manquer à ce point de modestie. Je leur en veux de ne pas savoir écouter le silence immense des montagnes.

Ce soir, je m'endors épuisée, la rage au cœur
et les larmes ravalées, avec autant d'envies contradictoires qu'il n'y a d'étoiles au-dessus de mon lit de bois et de cordes tressées. Ici comme à Beyrouth, j'ai mal de ne pas savoir exprimer ma rage autrement qu'en continuant à vivre normalement, avec pour maigre victoire morale l'impression de ne pas céder aux incertitudes de mon monde.

Demain, je voudrais faire le tour des maisons basses de Jalalabad, et faire retentir dans l'air encore frais du petit matin les milliers de Für Elise qui servent de sonnette à la majorité des demeures,
sans doute en vertu d'un fournisseur unique, et qu'on entend rythmer la journée bien plus souvent que les muezzins... Je voudrais offrir à chaque habitant de Jalalabad la v.o. de la Bagatelle n°4 en La mineur, et les laisser rêver au cheminement de cette musique à travers le temps et l'espace, avant qu'elle ne vienne envahir leur espace quotidien, autrement plus subtilement que les Humvees. Rêver surtout au courage de cet artiste-compositeur atteint de surdité. Et puis me laisser bercer, moi aussi, par l'espoir d'un avenir meilleur...

mardi 13 mai 2008

Rage à Carthage... puis à Paris

Il y a quelques jours, à Tunis, je cherchais en vain des mots pour expliquer le sentiment que procure le fait d'être à l'étranger et de se voir tout à coup privé de la perspective de retourner chez soi. L'effet se situe sans doute quelque part entre la solitude muette au milieu d'une foule immense et "E.T. Phone home".

Du moment que l'aéroport de Beyrouth était fermé, j'ai trouvé l'atmosphère de Tunis oppressante. La dame qui m'a vendu un aller simple pour Paris se réjouissait de la situation et se montrait très violente envers mes concitoyens druzes, qu'elle vouait intégralement au nettoyage ethnique (par d'autres de mes concitoyens, et sans l'ombre d'un complexe). Je semblais me fourvoyer mille fois à concevoir la cohabitation avec ces hommes pourtant si dignes, à la moustache légendaire, dont le poil pouvait représenter un gage aussi important que la vie d'un homme. J'étais effarée de tant de haine.

J'ai donc retrouvé Paris avec bonheur et sans grand R sur le poignet, cette fois.
Il y flotte un air plus léger, comme un petit vent de liberté. Paradoxalement, je me sens à présent plus proche de chez moi. La LBC est bien au rendez-vous sur la freebox, mais la Future n'émet qu'un écran noir. Al Manar, elle, a depuis longtemps été bannie.

Depuis des mois, les conversations libanaises tournent autour de la "prochaine guerre" et de l'augmentation du prix de la kalach. Moi, j'en ai toujours un peu ri, malgré la piscine fermée par crainte des balles perdues au moment des discours du Sayyed, et malgré le son des cloches de Pâques se confondant avec celui d'autres tirs. J'en ai ri parce que l'humour est le propre des choses improbables et parce que les situations me semblaient absurdes. Sur ce même blog, en été 2006, je fustigeais ceux qui pensaient que le Liban allait sombrer dans une deuxième guerre civile. Je me souviens encore de cette phrase où j'affirmais, avec insistance, que si, les libanais redoutent une autre guerre et que JUSTEMENT, parce qu'ils la craignent, ils feraient tout pour l'éviter.

Que l'avenir me donne si terriblement tort me laisse sans voix. Pendant plus de 5 jours, je n'ai pas réussi à écrire le moindre mot. Je ne pouvais pas croire que l'on ait si peu appris de l'Histoire, pourtant encore récente. A l'issue des 15 années de la guerre d'avant, celle qui m'a vue grandir, il n'y eut ni vainqueur, ni vaincu. C'est la seule leçon qu'il m'ait été donné d'en retenir. J'étais sereine, persuadée que les mêmes ne pouvaient se fourvoyer deux fois au cours d'une même vie.

Maintenant, je ne sais trop quoi dire. Je garde en tête cette scène filmée dans le Beyrouth des années 80 où, sur fond de tirs, un homme d'Amal déverse une impressionnante flopée d'insultes à un partisan du Hezb, qu'il défie de se montrer pour l'envoyer dans l'au-delà d'une simple pression continue sur la gâchette. Aujourd'hui, à chaque fois que Nabih Berri annonce le report de l'élection présidentielle, je me demande ce que les deux hommes sur cette image d'antan en pensent. Je me demande ce qu'ils disent à leurs enfants.

A ceux qui récuseraient la troisième voie, je la trouve plus que jamais nécessaire et en ressens cruellement l'absence. Il m'indiffère de savoir qui, de la poule ou de l'
œuf, était avant l'autre. Je suis royalement indifférente à qui a tiré la première balle, puisqu'à mes yeux un civil armé ne vaut guère mieux qu'un milicien. Je veux au contraire croire en la participation active des peuples dans les décisions concernant leur avenir. Je veux croire en la démocratie comme modèle social. Je veux que l'opposition sache s'opposer sans démissionner et qu'elle remporte loyalement les élections suivantes, en raison de l'incurie notoire du gouvernement. Je veux que les armes soient le seul apanage de l'armée, et que l'Etat soit unique et fédérateur (et non pas fédéral!). Je veux croire en la résolution pacifique des conflits. Je veux rouler au soleil de Beyrouth, le matin, sans ressentir l'injustice et le gâchis, et sans pester contre le manque de vision de mes dirigeants. Je veux marcher dans les rues de Beyrouth, le soir, sans avoir mal à chaque terrain nouvellement vague. Je veux m'asseoir à mon balcon, la nuit, sans maudire l'élite de mon pays qui démolit ce que ses grands-parents ont bâti avec une patience infinie, sans bulldozers, ni béton, eux. Je veux continuer à manger des plats mijotés chez Antie Salwa à Hamra, siroter un verre à la terrasse du Régusto, les épaules à l'air, puis rentrer tranquillement me coucher à Ashrafieh. Je ne veux pas qu'on brûle des pneus sur la route qui mène chez moi. Je ne veux plus m'arrêter à des barrages. Je ne veux plus de sacs de sable entassés dans les rues ou devant les porches. Je ne veux pas que mon pays soit le laboratoire d'expérimentation d'une cohabitation américano-iranienne. Je veux simplement pouvoir photographier ce que bon me semble et que mes enfants aient le même livre d'histoire que leurs voisins. Et je ne veux pas obtenir ça par les armes.

Aujourd'hui, j'aimerais pouvoir protester plus fort que les kalachs, mais je me sens privée de mon droit civique le plus basique, puisque mon vote se doit d'être communautaire alors que je ne me reconnais pas à travers un prisme religieux. Mon sentiment d'impuissance est immense. Je pense souvent à Simone de Beauvoir qui, suite à la Deuxième Guerre, regrettait de n'avoir pas su inscrire son désaccord dans une action concrète. J'ai peur, un jour, d'aboutir à la même conclusion. J'oscille entre désespoir et révolte.


Comme des milliers de libanais, je me retrouve exclue de chez moi pour une période indéterminée. Pourtant, ce matin, dans le métro, je n'ai pas réussi à acheter de coupon hebdomadaire, arrachant ma carte bleue in extremis, comme pour refuser de croire à la prolongation de mon séjour parisien forcé. Au supermarché, c'est avec un pincement au cœur
que j'ai fait des courses pour 48h. Sur YouTube, j'ai retenu mon souffle en écoutant l'émouvante tirade de Sahar El Khatib chez Marcel Ghanem. Mes hommages, Madame El Khatib.

Mais de toute cette rage refoulée tant bien que mal, de toute cette impuissance qui m'a arraché des larmes solitaires, de toute cette tristesse de voir des libanais mourir par la main d'autres libanais, de toute la difficulté à garder la tête haute et l'esprit un tant soit peu clair, le pire aura certainement été, et je ne saurais le dire aussi bien que la chanson, de lever les yeux pour refuser l'abattement, et de voir des amis pleurer...

[En attendant la mise à jour de Radio.blog.club pour l'écouter, mes hommages au Grand Jacques].

lundi 24 mars 2008

Voyage au pays des rois

L'une des grandes révélations de mes cours de poésie persane a été l'explication du suffixe "stan" que l'on retrouve dans la dénomination de nombreux pays d'Asie Centrale : Pakistan, Kazakhstan, Ouzbékistan, etc. "Stan" est un indicatif de lieu, d'où l'équation Kirghizstan = lieu où habitent les Kirghizes. Pour moi, ce fut l'une de ces révélations linguistiques qui permettent de mieux appréhender à la fois le monde et les mots. J'avais été à la fois étonnée et amusée de savoir que, pour les persans, je venais de l'Arabistan tout proche.

La semaine dernière, au Tadjikistan, j'ai appris une chose de plus. Les Tadjiks sont ceux qui portent un "Taj" (i.e. couronne en arabe), en référence à leurs chapeaux caractéristiques, que nombre d'hommes portent encore dans les rues de Khujand, capitale du Nord. J'ai bien eu quelques doutes quant à cette explication lorsque j'ai appris que Tadjikistan s'écrit avec un "ṭ" sonore (ﻁ ou [tˁ]) plutôt qu'un "t" normal (ﺕ ou [t]) comme s'écrit "Taj" en arabe, i.e. طاجيكستان. Mais j'y ai finalement cru, parce que j'aimais bien la simplicité de l'explication de ce nom aux consonances savantes...

samedi 23 février 2008

Родом из Бейрут (Ливан)

Hier soir, je passais ma dernière nuit à l’hôtel de l’Est (Восток, lire Vostok), Birobidzhan, Oblast Autonome Juif (EAO) au sein de la Fédération Moderne de Russie. Pour le bout du monde que ça pourrait représenter (GMT+10) aux yeux d'une Libanaise, c’est tout de même un coin relativement accessible. Les habitants estiment avoir la chance de ne pas se trouver dans une région trop reculée, puisque desservie par le Transsibérien et située à 2-3 heures de l’aéroport d’une grande ville de l’Est (Khabarovsk) ET sur une route nationale.

De mon côté, je logeais dans le seul hôtel de la ville, rue Cholem Aleichem, en face d’une statue dudit monsieur (1859-1916), que je découvre avec surprise être l’auteur du "Violon sur le toit" plutôt qu'un cantique ashkénaze (i.e., à ne pas confondre avec Shalom Aleikhem). L’hôtel est empreint du charme de l’ancienne Union Soviétique. Papier peint gris et rugueux, linoleum (n.d.l.a. : jubilation. Depuis que j’ai rencontré ce mot au consonances savantes dans mon Bordas de 4e et identifié le matériau, beaucoup moins précieux, bien des années plus tard, j’attends avec impatience l’occasion de l’utiliser – il est des mots, comme celui-là, que je n’ai jamais fait que lire et dont j’ignore jusque la prononciation correcte), linoleum marron donc, à motif beige, et salle de bain dont le sol en V permet d’économiser le prix d’un bac à douche. Depuis la chambre, on entend en permanence l’eau gargouiller dans de larges tuyaux sur lesquels pendent des serviettes trop petites. Le matin, au creux du V, j'observe une eau pas franchement chaude s'écouler à travers un regard en fonte à 3 yeux. Comme un mensonge au milieu de la figure, un robinet s’étire en longueur, à hauteur de bras, desservant à la fois le lavabo et l’éventuel humain souhaitant prendre une demi-douche pentue. Le premier jour, je n’en revenais pas. Le deuxième, j’en riais déjà. Ce matin, j'ai pensé le photographier pour ne pas l’oublier trop vite.

Mon lit, kinayat 3an [1] un morceau d’éponge de basse qualité d’1 mètre sur 2, que j’aurais bien soupçonné de fabrication chinoise si l’hôtel n’avait pas tellement l’air de dater de l’époque d’"avant" l’émergence de la menace chinoise sur l’économie mondiale (euh, occidentale), disons donc un morceau d’éponge soviétique des années 80, est flanqué d’un drap blanc d'à peine plus d’1 mètre de largeur qui ne parvient pas à s'étaler sur 2 mètres de longueur. Le clou réside en un couvre-lit de couleur indéterminée, ramagé de noir, rose, beige et bleu-gris, qui rappelle des rideaux également trop courts. Au-dessus d'un frigo vide, la télévision locale ne s'éteint pas instantanément d'un simple clic sur le bouton "Power". L'image se clôt plutôt comme une pièce de théâtre, par le coulissement simultané de 2 pans noirs et verticaux qui se rejoignent au milieu de l'écran.

La chambre est surchauffée et l’air y est très sec. Tous les jours, je jauge la diminution du bol d’eau que j’ai placé près du lit, en regrettant de ne pouvoir ouvrir allègrement ma fenêtre pour changer d’air : avec une température extérieure de -20°C, toutes mes tentatives d’aération se sont systématiquement soldées par un abandon par forfait au bout de 10 secondes. J’ai donc fini par me faire à l’odeur âcre du linoleum chauffé à bloc, dans laquelle se distingue encore celle du tabac du précédent locataire et qui imprègne jusque les poils de ma brosse à dents.

Je me construis pourtant rapidement un petit confort personnel au milieu de ce rien, créant de petites habitudes éphémères à 8.000 kilomètres de chez moi. Tous les matins, au lieu de pester contre le manque d'ergonomie de la douche, je pense à Dostoïevski exilé au Kamtchatka. Je suis effarée par la vitesse à laquelle l’homme s’habitue à presque tout, et je me demande souvent jusqu’où, pour moi, irait ce "presque".

Ici, on fait démarrer sa voiture à distance 5 bonnes minutes avant de sortir, à l’aide d’une télécommande dotée d'un thermomètre digital, et on attend sagement que la température indiquée passe de -20°C à -2°C. Par contraste, l’air intérieur est tellement sec que ma peau craquelle, semant de minuscules particules de moi sur tout ce qui la touche : chaussettes, pulls ou draps sont logés à la même enseigne, et j’ai beau m’enduire de ma crème mention "soft", rien n’y fait. Je songe aux milliers d’indices de mon passage que j’abandonne à ces messieurs de l’ex-KGB, leur viendrait-il à l’esprit de retracer mon chemin.

Je me donne la peine, depuis une semaine, de transformer les lettres que je connais en un alphabet que je ne maîtrise qu’à travers 8 heures d’un Assimil de poche. Je m’évertue donc à convertir les roubles en euros et les pectopah (pекторан) en restaurants. J'hésite entre les méthodes syllabaire ou globale, et mémorise les innombrables mouillées que comprend le cyrillique : я, й, ё, ю deviennent ya, yé, yo, you ; mais le "y" compte pour "ou" ; et le grand T s’écrit en fait petit "m" tandis que le petit "g" se prononce D et que le "g" s’écrit comme un "r"... En bref, c’est plutôt grand aïe et je pense souvent à la machine à écrire que Gaston a remontée en négligeant allègrement l'ordre bien établi d'Azerty. Mais je suis totalement ravie de déchiffrer М-о-с-к-в-а et de suivre la Moskva jusqu’à Gorky Park, le temps d'un slow sur la piste de danse d’un restaurant chinois.

Je me donne aussi un peu de tracas pour appréhender la façon dont les gens doivent me percevoir. Comme on m’avait prévenu d’une certaine xénophobie russe, je m’apprêtais à porter le cèdre en bandoulière, pour défier quiconque voudrait poser un regard un tant soit peu dédaigneux sur ma libanité. Or que nenni. Comme s’il s’agissait d’une évidence, j’avais déjà passé 3 jours à servir du Beyrouth (Бейрут) presque agressif à tous ceux que croisais (dans le style "essayez donc de critiquer ma ville"), avant que quelqu’un de bien inspiré ne finisse par demander : "Où est-ce donc, Beyrouth ?". Et là, à ma grande surprise, on se lance dans une explication sur un vague endroit pas trop loin du Libéria ou du Nigéria, enfin quelque chose comme ça. Je ne sais pas comment, sans parler russe, j’ai flairé l’erreur. J’ai demandé des précisions sur la réponse. Et j’ai dit que non, non, non, Lebanon en anglais ne pouvait pas donner Libéria en russe. Au bout de quelques essais infructueux, j’ai fini par tenter le mot français, Liban. Et là, miracle ! Tout le monde semblait connaître Livann (Ливан), et me situait bien sur les cartes du monde accrochées un peu partout en intérieur (comme si les Birobidjanais, eux aussi, avaient envie de s’y inscrire plus solidement).

Les questions étaient pourtant méfiantes, me semblait-il. De la classique "quelle est ta religion ?" à la plus subtile "on boit un verre ?", je commençais à repérer les petits pièges du langage. Pour moi, ici, l'identité est presque forcément problématique. Aux yeux de mes interlocuteurs, mes origines me rendaient soit sympathisante tchétchèno-afghane (en bonne sunnite jihadiste arabe), horriblement catholique ou irrévérencieusement grecque (orthodoxe), voire chiite-terroriste en guerre ouverte contre le pays frère, Israël, où toute la nouvelle génération juive de Birobidjan a émigré. Quelques fois, je tentais de brouiller les pistes en agitant mon identité française, mais je n’arrivais jamais à occulter mon lieu d’origine. Née à Beyrouth. Родом из Бейрут. Irréversiblement. Et même si, en évoquant par pur hasard l'été 2006, j'ai un peu eu l'impression qu'il n'avait existé que dans mon imaginaire...

Sur les 190.000 habitants que compte l’Oblast, il ne reste guère plus d’une poignée de juifs (approx. 5%). Je ne suis toujours pas arrivée à comprendre dans quelles circonstances précises a été créée cette République tout à fait curieuse (à défaut d’être unique en son genre), qui a fêté ses 70 ans l’année dernière. Si l’on remonte donc à 1937, il n'est pas exclu que Staline en ait décrété la création lui-même. La version de Wikipédia diffère de celles que j’ai pu entendre ici, elles-mêmes d’ailleurs différentes entre elles (entre incitation en douce ou migration forcée). Etait-ce vraiment une tentative de résolution du conflit naissant en Palestine ? Je rentre chez moi sans réponse. Il n’en demeure pas moins qu'un immense chandelier à 7 branches se dresse en face de la gare, et que, à l’entrée de la ville, son nom s’étale en double horizontale, de gauche à droite en cyrillique, et de droite à gauche en hébreu. Si le yiddish subsiste encore, il ne serait plus parlé que par quelques vieux et, moi, j’aurais exclusivement entendu parler russe pendant toute la semaine. Les quelques juifs qui se sont déclarés, à ma grande déception, ne parlaient ni yiddish, ni hébreu. Il y en avait même pour trouver qu’il faisait trop chaud en Israël. J’ai difficilement contenu un grand sourire.

Les gens souhaitent me voir revenir, en été de préférence, parce qu’il fait +30°C à ce moment-là et que tout y est verdoyant. Ayant moi-même semé quelques petites illusions au cours de la semaine, je n’ai pas voulu retirer celle de mes hôtes en leur expliquant que les arbres dénudés dans l’immensité blanche étaient d’une poésie glaciale et infiniment supérieure pour une libanaise des vertes plaines du Liban Nord. Et que +30°C loin de la Méditerranée, ce sont tout de même 5 degrés trop loin de la mer. J’ai aussi omis de leur dire que je serais tout de même curieuse de savoir si, dans mon hôtel de l’Est rénové, la réception se situera toujours au rez-de-chaussée, la remise des clés au premier étage et les chambres à partir du deuxième... parce que, sinon, la dame du premier n'aurait pas de travail !

Ce soir, je suis à Khabarovsk, après 4 heures de train à travers de grandes plaines blanches et or sur fond de ciel gris. Je pourrais m'étendre encore longuement sur mes impressions russes. Sur l'immensité des rues et des avenues. Sur la beauté éphémère des sculptures de glace au soleil. Sur les sourires dorés des sexagénaires. Sur l'ambiance festives des restaurants dansants. Sur l'incongruité des palmiers électriques dans le paysage. Sur la présence d'Alain Chabat sur les écrans du Transsibérien. Sur le réconfort matinal du tchaï local. Sur la conduite à gauche avec un volant à droite. Sur ma salle de bains qui ne comporte toujours qu'un sol désespérément incliné.

Le plus notable est peut-être que j’ai failli dîner dans un restaurant russe où des chanteuses en habit traditionnel célébraient la fête de l’armée (23 février [2]), devant des touristes japonais de toute évidence ravis. J’ai préféré m’éclipser pour aller manger dans un pectopah japonais local, où j’ai pu, pour la première fois, déchiffrer le menu en cyrillique
ET le comprendre, pour finir par commander, sans intermédiaire ni traduction : un Agedashi dofu (Агедаши дофу) et un Katsu curry (Катсу кари), spassiba. Et miracle de la gastronomie : l'espace d'un instant, je me suis perdue loin du Far East, quelque part entre mes restaurants japonais favoris et les rues de Tokyo que je rêve de découvrir, un jour...


[1] kinayat :
métonymie. Mais "kinayat" est une figure de style que j'apprécie tout particulièrement en arabe... "A kinayat 3an B" signifie que l’on pourrait résumer A par B – alors que, bien entendu, il n’est pas question de résumer quoi que ce soit puisque B va s’étendre en longueur...
[2] Anciennement "jour de l'armée soviétique", "jour de ceux qui sacrifient pour défendre la patrie" depuis. La fête des hommes, m'a-t-on expliqué. Suivie, le 8 mars, par celle de la femme.

lundi 24 septembre 2007

Farewell to Charly

A la mémoire de Charles Chikhani
né en 1978 et décédé le 19 septembre 2007, à Beyrouth
dans l'attentat qui a également coûté la vie au député Antoine Ghanem


Mon cher Charles,

Je t'écris d'un appartement parisien, situé en plein coeur du quartier latin, dont les fenêtres s'ouvrent sur une rue piétonne où, des soirs comme aujourd'hui, des troubadours du XXe siècle exercent leurs talents jusqu'à des heures tardives de la nuit.

Mon cher Charles, nous ne nous connaissons pas mais je t'écris quand même, parce que les hasards de la vie libanaise nous auraient certainement amenés
à nous croiser, un jour ou l'autre. Je t'écris aussi parce qu'en vertu de l'exiguïté de ce pays qui est le nôtre, j'ai découvert que nous avions des parents et de nombreux amis en commun.

Nous avions également en commun notre âge, comme me le confirme Leb.org ce soir. Notre âge, nos études à l'étranger, et ce je ne sais quoi qui nous a poussés à revenir nous installer au Liban, envers et contre tout ce qui s'y passe depuis bientôt 3 ans. Ce sale espoir, comme j'aime à le répéter, me prenant pour Anouilh le temps d'une phrase. Et sans doute aussi, le temps de sublimer un peu le réel.

Mais le réel rattrape souvent ceux qui, comme moi, souhaitent l'occulter.

Mon cher Charles, je regrette qu'il ait fallu attendre ta mort pour te connaître, et pour découvrir tes traits dans un grand livre d'adieu, ouvert sur une page évidemment inachevée, à l'église Saint Julien le Pauvre.

Pour toi, ce matin, j'ai mis de côté mes principes de républicaine laïque et convaincue. Pour toi, j'ai été à la messe, à 11h précises. Et je dois t'avouer que, pendant la première demi-heure, j'ignorais si le rite était grec-catholique ou maronite. Moi, que la curiosité pousse à s'intéresser aux groupements de samouraïs de la fin de l'ère d'Edo, et à fouiller jusque dans la biographie des rônins les plus célèbres, espérant tracer un parallèle entre leurs guerres claniques et l'histoire de mon propre pays, moi, j'ai eu honte d'ignorer le rite d'une église située à 100m de l'appartement que j'ai habité pendant 10 ans. Dire qu'il a fallu que tu meures pour attiser ma curiosité, alors que l'histoire de notre pays, faussement présentée comme une série de guerres "religieuses", me pousse encore à refuser, avec force et violence, toute forme de religion : depuis que je suis adulte, je n'ai jamais voulu m'identifier à une communauté dont le Dieu pouvait être instrumentalisé au point de justifier le meurtre.

Pourtant, la messe de ce matin, à la fois en grec, en français et en arabe, au coeur de Paris, semblait faire l'éloge de ces mélanges que j'aime et qui font la richesse de notre pays. Avec une amie qui te connaissait, nous sommes arrivées à l'heure. L'église n'était qu'à moitié pleine puisque les libanais, tu le sais bien, n'ont jamais été de grands adeptes de la ponctualité. Comme beaucoup de méditerranéens, ils ont une conception un chouia élastique du temps : ils soignent leur look autant qu'ils aiment à être "fashionably late". A partir de 11h30 pourtant, des jeunes en tenue foncée, chemise grise ou robe noire, ont commencé à emplir le lieu.
Il y en avait qui étaient en jean, d'autres en costard. Le cheveu rebelle, certains laissaient une boucle scintiller à leur oreille gauche. Tous avaient l'air sombre. Il y en avait même qui arboraient fièrement cette croix sanglante qui me désespère, celle qui se termine par une pointe acérée et dont un certain métropolite a dit, un jour pas si lointain :

"الصليب منو خنجر "
(La croix n'est pas un poignard)

Bientôt, il n'y avait plus assez de place pour s'asseoir et, de temps en temps, je repérais une personne de plus à inscrire sur la liste de nos connaissances communes.

En sortant, avant l'heure - tu me pardonneras -, je suis tombée nez-à-nez avec un groupe de touristes sexagénaires. Je les ai regardés avec envie. Ils étaient à des milliers de lieues de se douter de ce qu'ils frôlaient. Et sûrement à des milliers de lieues d'imaginer que le prêtre venait de se tromper dans son texte, et que, dans un regrettable lapsus, il avait évoqué ton décès de "la semaine prochaine". Je t'avoue que je n'ai pas pu m'empêcher de rire, en me demandant si les mélanges que je prône sont finalement une si bonne idée... Debout à côté de vieux camarades de classe, noyés dans une brume d'encens, j'ai revu nos fous-rires, aussi adolescents que malvenus, dans l'immensité de l'église de notre école - qui est peut-être aussi la tienne...

Ce soir, sur msn, "Numb" et "||Goodbye Charles... R.I.P.||", en se connectant, te rappellent à mon souvenir. Ce soir, je réalise que, comme toi, j'aurais pu être de passage à Sin-el-Fil ce jour-là, de retour de chez des cousins qui habitent tout près. Comme toi, j'aurais pu faire partie des dommages collatéraux d'une absurdité digne du plus mauvais roman policier qui soit. Je réalise aussi que, de retour à Beyrouth, je marcherai dans les rues en pensant à toi. Comme Nathalie Bontems, je me demanderai probablement si mon trajet ne coïncide pas avec celui d'un député, et si l'une des voitures garées le long du trottoir ne cache pas 50 kilos d'explosifs en son sein. Comme des milliers de beyrouthins, je pesterai contre notre pays, contre ses voisins, contre les miens, et contre nos racines que nous n'avons pas choisies mais qui n'en finissent pas de nous ronger. J'enrage de mon impuissance et de l'impunité des crimes qui se succèdent depuis des années, sans que jamais une main coupable n'ait été saisie. Je pense à Samir, je pense à toi, je pense à tous ceux qui sont morts l'été dernier, et je me demande, bien entendu, à quoi ça sert.

Mes questions rejoignent celles
de Carla Yared qui parle de toi dans un article qu'elle clôt par :

"Ca sert à quoi, un pays qui tue ses enfants ?"

Mon cher Charles, j'aimerais que tu nous répondes, et que tu trouves, comme je n'arrive pas à le faire, des mots pour expliquer ton départ. Parce que la douleur de tes proches, qui sont aussi les miens, est indicible. Je la ressens comme autant de battements dans ma poitrine, et ne sait comment les consoler. J'aimerais leur dire qu'une partie beaucoup moins sanglante de notre culture s'exporte avec succès en ce moment même, que Caramel et Un homme perdu sont à l'écran des Mk2, que Caravansérail trône dans les devantures des librairies parisiennes et que, et que... Mais je bafouille et je sens bien que ce n'est pas assez pour endiguer le flot de leurs émotions.

Ce soir, une série de blogs affichent ta photo, et on t'a même dédié une page sur Facebook. Mais je parie que tu t'en fous. Je parie que ce que tu aimerais vraiment, c'est rentrer chez toi, comme tous les jours. Comme tous les jours jusqu'à hier.

Adieu Charles, tu emportes avec toi une fraction de l'espoir d'un avenir meilleur. Moi, je peux simplement te promettre d'essayer d'y croire encore, et de continuer à porter tes rêves, les miens, et ceux de toute notre génération, qui aimerait vraiment avoir un autre choix que de s'exiler ou de mourir.

jeudi 2 août 2007

Définitivement

Les libanais qui souhaitent déménager à Beyrouth doivent manuscrire et signer en deux exemplaires la déclaration suivante :
"Je soussigné(e), M./Mme _______, titulaire de la pièce d'identité libanaise N° ______, déclare sur l'honneur déménager définitivement au Liban et transporter des effets strictement personnels, non destinés à la vente, en ma possession depuis plus de trois ans."
Au consulat libanais de Paris, 123 avenue de Malakoff, j'ai sagement recopié ces lignes. Mon stylo a buté sur le mot "définitivement", tout comme j'avais hésité à répondre une semaine plus tôt, à la question "Et vous envisagez de revenir ?", posée
à la mairie de la place du Panthéon. Ce n'était pas tant la question qui m'avait alors interpellée, mais le fait qu'un retour potentiel semble étrange. Aujourd'hui aussi, en apposant ma signature au bas de la déclaration, je me suis demandé pourquoi est-ce qu'un déménagement devrait être "définitif". Si, en habitant Paris, je n'ai pas renoncé à mon identité libanaise, pourquoi est-ce qu'en habitant Beyrouth, je devrais renoncer à mon identité française ?

Se faire accepter comme étant à la fois d'ici ET de là-bas serait-il donc si difficile ? Et quel est donc ce besoin récurrent de prôner des appartenances "pures" ? Le XXe siècle n'a-t-il pas, pourtant, fait l'effroyable expérience de cette logique de pureté poussée à l'extrême ? Les hommes n'apprendraient-ils vraiment rien de leur Histoire ?

En m'interrogeant, j'ai re-pensé à ces mots d'Amin Maalouf qui, dans son autobiographie à deux voix, parlait des écrivains exilés en des termes qui m'ont particulièrement fait réfléchir :
"C’est cela qui détermine le passage à l’écriture. L’encre, comme le sang, s’échappe forcément d’une blessure. Généralement, d’une blessure d’identité — ce sentiment douloureux de n’être pas à sa place dans le milieu où l’on a vu le jour ; ni d’ailleurs dans aucun autre milieu.

Mais je ne crois pas que cela concerne uniquement les écrivains de l’exil. A moins d’inclure dans cette catégorie tous ceux qui sont exilés dans leur propre pays, dans leur propre maison, et aussi dans leur propre corps. La blessure intime peut avoir, selon les personnes, des origines très diverses, liées à la peau, à la nationalité, à la religion, à la condition sociale, aux rapports familiaux, à la sexualité, etc. Pour moi, elle est d’abord liée à ce sentiment, acquis depuis l’enfance, d’être irrémédiablement minoritaire, irrémédiablement étranger, où que je sois."
"Définitivement" étranger(e)...
Ou encore, "alien", comme diraient les formulaires administratifs états-uniens pour désigner tous ceux qui viennent d'ailleurs.
Un être un peu extra-terrestre, en somme.


Mais en poursuivant la lecture de Maalouf, il y avait aussi cette note d'espoir :
"Dès qu’on prend conscience de sa situation de minoritaire, on peut soit s’y cramponner, en affirmant fortement sa spécificité, soit chercher à la dépasser. Et dans cette seconde direction, deux voies sont possibles (...) : soit se fondre dans la masse des majoritaires, en dissimulant autant que possible son nom, ses signes distinctifs, ses origines ; soit se battre pour une société où le fait d’être minoritaire ou majoritaire n’aurait plus aucun sens. Cette dernière voie m’a toujours semblé la plus honorable, parce qu’elle reflète le désir du minoritaire de dépasser sa situation sans se renier ni renier les siens ; parce qu’elle part d’une vision universaliste et modernisatrice (...)."
Une (troisième) voie qui relève du même combat que celui de Rushdie et des autres chevaliers de l'impureté. Moi, c'est dans cet esprit précis que
je déplore les injustices dont souffrent les minorités autant que je réfute toute notion de discrimination positive (à l'américaine, et surtout pour la France) : cette dernière a finalement pour premier effet de figer les différences, empêchant par là un quelconque dépassement vers une société réellement en toute liberté, égalité et fraternité.

Dans les années 90, à Beyrouth, j'ai découvert les chansons de Brel. J'ai dû attendre 10 ans plus tard pour découvrir, à Paris, des textes en musique qui m'émeuvent autant. Et c'est sans doute cette chanson des Têtes Raides qui m'a le plus touchée :


(...)
J'suis pas inscrit sur la mappemonde
Y a pas d'pays pour les vauriens, les poètes et les baladins
Y a pas d'pays, si tu le veux, prends le mien

Que Paris est beau
Quand chantent les oiseaux
Que Paris est laid
Quand il se croit Français

Avec ces sans papires
Qui vont bientôt r'partir
Vers leur pays les chiens
On a tout pris, chez eux y a plus rien

(...)
On m'a donné un bout de rien
J'en ai fait cent mille chemins
J'en ai fait cent
J'en ai fait un
Un chemin de l'identité, l'iditenté, l'idétiten, l'itendidé
A la ronde
Et dans ce flot d'une idée rien j'aurais plus de nom j'aurais plus rien
Dis moi c'est quand, dis moi c'est quand
Que tu reviens
(...)

Têtes Raides, L'iditenté
Extrait de l'album Gratte-Poil
Le 2 octobre 2005, j'ai regretté de ne pouvoir être à Beyrouth pour assister à leur concert au Music Hall. Et que de fois, en écoutant L'iditenté, j'ai regretté de ne pouvoir faire preuve d'autant de générosité avec mes amis français qui, eux, m'ont acceptée à part entière comme une des leurs. A ces proches, quand ils traversent un moment de blues, combien je voudrais pouvoir également dire, avec autant de simplicité : "T'as pas d'pays ? Si tu le veux, prends le mien...". A défaut, je me contente de partager quelques pâtisseries de chez moi, et tout ce qui, de près ou de loin, s'apparente au mot Liban.

Cet été 2007, j'espère que,
en concert à Beyrouth, je pourrai voir ce jeune chanteur "libanais" devenu star en l'espace de quelques mois, Mika. J'aimerais surtout l'écouter chanter Grace Kelly en live, cette chanson écrite comme un pied-de-nez aux maisons d'éditions qui lui demandaient d'altérer son style muscial.



A chaque fois que je suis fière de partager mon identité avec lui, à chaque fois que je martèle sa libanité pour faire oublier une (autre) libanitude que j'estime moins glorieuse, à chaque fois, je prends bien soin de taire que Mika, contrairement à ce qu'affirme Wikipedia, n'est sans doute pas de nationalité libanaise. Parce qu'il n'est libanais "que" par sa mère et que, dans mon (autre) pays, la nationalité est un droit de sol et de sang, doublement masculin et exclusivement transmissible par le père. L'inverse de tout ce que je pourrais rêver pour un pays peuplé de 5 millions de minoritaires.

En soupirant, je pense à mon amie libanaise qui a épousé un mexicain, et dont l'enfant à venir, en vertu de lois mexicaines complexes, se retrouvera de facto apatride s'il naît ailleurs qu'au Mexique. Il sera finalement américain, car né aux US. S'il était comme moi, né à Beyrouth, il n'aurait eu droit qu'à cette carte de non-identité en guise de cadeau de bienvenue au monde :
Nom : The little one.
Père : Mexicain.
Mère : Libanaise.
Nationalité : Aucune.
Date de naissance : Septembre 2007.
Parfois, il est dur de l'admettre, j'ai honte de mon pays.

jeudi 19 juillet 2007

... ... ... ... ... من وجدة: مكتوب لستروبيا .... ... ... ... ... From Oujda: Lettre ouverte à Stroobia...


Stroobia...
Est-ce autrement que je suis arrivée à Oujda ? Je me le demande...
La puissance du Net est inouïe. Parfois, je regrette qu'elle m'empêche de me plonger durablement dans un ailleurs que j'aurais peut-être, alors, appréhendé différemment.
Mais en même temps, le soir, dans ma chambre 4 étoiles où j'apprivoise lentement le moustique laissé par mon prédécesseur, écrasé contre le mur à hauteur d'yeux, près de la porte d’entrée, quel bonheur de surfer la toile et de revoir la caricature familière de mon pote sur Stroobia ! Un grand cœur qui affiche son nom en plein milieu de la poitrine, et une mèche folle qui me rappelle sa tignasse d'adolescent et nos tortellinis en bord de mer... Nous passions des heures à refaire un monde que nous ignorions, des semaines à déconstruire les romans que nous découvrions, et des mois entiers à rêver d’un ailleurs autrement.
Puis, assez ironiquement, lorsqu'après de multiples efforts vint enfin le moment de cet ailleurs autrement, nous nous sommes mis à rêver de la ville où nous sommes nés. Paris, DC, Barcelone, Aberdeen... le monde nous ouvrait tous les jours une porte nouvelle, et pourtant, nous n'avions qu'une seule envie : celle de vivre une vie que nous ne connaissions pas ; la vie d'adulte, à Beyrouth.
Du moment que j'ai réussi à formuler cette envie, je n'ai eu de cesse que de trouver une voie de retour qui me permettrait de "rentrer" sans fuir, de "partir" sans quitter, et de vivre à Beyrouth sans lâcher un iota de ma liberté parisienne.
Au fil des ans, j'ai toujours pensé que mon pote, stroobia ou pas, suivrait le même chemin. Nous avons évoqué notre vieillesse libanaise tellement de fois, quelque part entre les Cèdres et Tyr, ou entre Bickfaya et Deir el Qamar, que je n'ai jamais pensé, pas une seule seconde, non, que nous n'habiterions peut-être pas dans la même ville, ou que cette ville ne serait peut-être pas Beyrouth. Même vu de Zabi, ce n'était pas envisageable.
Pas l’ombre d'un instant ?
Peut-être que si. Celui de ce moment où, quelque part entre Bologne, Beyrouth et Paris, purement stroobia, je me suis attardée devant la bibliothèque de mon pote. Pendant des années, à l'époque où nous avions du temps à revendre, à cette époque pas si lointaine où l'ancienne ligne de démarcation comptait le seul café "in" et ô combien French de la ville, nous avions acheté les mêmes œuvres, lu les mêmes auteurs, négocié avec acharnement l'emprunt de tel livre ou la cession de tel autre. Nous avons dévoré tour à tour Kundera, Sartre, Marquez, Gide, Maurois, Moravia, Calvino, Zweig, et j'en passe sûrement. Nous nous sommes passé des "tuyaux" comme autant de bonnes adresses : Modiano, Wilde, Follet, Musil, Saramago, Rufin, Sinoué... Nous avons reçu des livres qu'il ne nous serait jamais venu à l'esprit d'acheter : Dard, San Antonio, Asimov, Xingjian, Genêt, Böll. Nous bâtissions progressivement la même bibliothèque, un peu comme un lieu commun, beaucoup comme un lieu de rencontre en deux endroits différents. Nous avons pensé réinventer le Journal à quatre mains, mais nous nous sommes finalement contentés d'échanger nos premiers écrits, offline, à l'époque où hotmail sonnait encore comme une messagerie X. Pourtant, ce jour où j'étais, comme tant d'autres, de passage chez mon pote, j'ai découvert une bibliothèque dont je connaissais intimement tout un pan, mais dont tout un autre m'échappait. García Lorca ? Pamuk ? Mahfouz ? Ad-Daïf ? Un auteur indien ? Je rentrai chez moi penaude. Je regardais ma bibliothèque. J'y découvrais des titres dont je n'avais jamais parlé : Nassib, Alameddine, Begag, Kristof, Kourouma, Oé...
Ce jour-là, j'ai compris que nos chemins avaient, quelque part à notre insu, divergé. Je n’en tins pas rigueur au destin, et pris ma revanche en achetant résolument Sonallah, en v.o. au Caire et en v.f. à Paris. J'adressai un petit sourire ironique au ciel. J'en oubliai tous les livres que je traîne avec moi au bout du monde et qui rentrent à la maison, inachevés. J'oubliai que depuis des mois longs comme des années, mon pote se résume à des sms, msn, skype, google talk, téléphone via freebox ou autre opérateur low cost, puis portable orange de Tuzla à Zabi, pour 3 minutes de réconfort entre melting potes.
Mais il y a quelques temps, au gré de l'une de nos innombrables conversations électroniques, de celles qui commencent par "ça va ?" au lieu d’un "chta’na", et qui finissent par "a+" au lieu d'un "à toute", mon pote, stroobia, et sans plus y réfléchir, m'a annoncé qu'il ne s'installerait pas à Beyrouth de sitôt. La "situation", tu sais...
Ce fut comme un effondrement.
Toutes mes certitudes, accumulées au terme de dizaines de milliers de pages de lecture assidue, construites mot à mot et chapitre après chapitre, s’envolaient d’un coup.
Mais alors, mais alors ? Et ces crépuscules d'été au bord de la mer ? Et nos soirées de septuagénaires tranquilles ? Et nos marches dans les montagnes arides de l'Anti-Liban ? Et ces conjoints, enfants, familles, collègues, amis, toutes ces promesses d'affection qui devraient peupler nos prochaines années, et que nous nous faisions autant de joie de partager qu'une assiette de véritables tortellinis in brodo ? Sur des continents différents ? Dans des villes différentes ? Pas à Beyrouth ? Comment ça, pas à Beyrouth ? Mais alors, pourquoi s'être cassé la tête sur Nœuds, avoir allègrement mélangé Racine et Jardin, et pesé jusqu'à l’aube le pour et le contre du Rouge et du Noir ? Pourquoi avoir imprimé Majdalani et tiré un peu de gloire bon marché de sa lecture en avant-première ? Pourquoi, mon pote ?
Stroobia ? Maktoob ? Va savoir... Moi, je ne sais pas si je crois au destin. Mais je doute très fort du pur hasard. Et quant à nos questions libanaises, nous verrons bien quelle réponse l’Histoire leur apportera.

Pour ce post, mon pote, je n'opterai pas pour le format "justified". Pour toi, je réserve cette page toute bleue, avec des lignes comme autant de vagues de Jiyé et une fin à suivre, en trois points de suspensions. Rendez-vous à Beyrouth...

vendredi 13 juillet 2007

Joyeux anniversaire maman

Aujourd'hui, comme il y a un an, comme c'est le cas depuis aussi longtemps que j'existe, c'est l'anniversaire de ma mère.

Il y a un an, comme aujourd'hui, je
paressais au soleil de Beyrouth, contemplant pour la énième fois la maison d'en face, râlant pour la millième fois contre ses propriétaires et contre la folie immobilière libanaise, rêvant d'un impossible esthétisme à la parisienne pour ma ville natale.

Aujourd'hui, j'ai regardé la pluie de juillet s'abattre sur Paris, et je me suis empêchée de penser à Beyrouth. J'ai rapidement survolé les combats de Nahr-el-Bared (ie, le Fleuve Froid), surfé sur les déclarations de Sarko et le mécontentement du Hezb, et travaillé comme tous les autres jours. J'ai fredonné que "la pluie est traversière, elle bat de grain en grain" et, en attendant le bus, j'ai scruté les alentours à la recherche de quelques vieux chevaux blancs qui fredonneraient Gauguin.

Dans le métro, j'ai longuement pensé à ma ville-lumière, à mon pays d'accueil devenu mien, à ses valeurs que j'ai toujours admirées et que je gardais comme refuge à chaque fois que, dans mon autre pays, quelque événement me rappelait la bassesse des hommes politiques dans lesquels je ne me reconnaissais pas : je pensais alors que la politique, telle qu'elle était pratiquée en France, avait quelque chose de noble ; je pensais à la Révolution Française, à la devise qui en est née et à ce petit livret bleu reçu en quatrième et intitulé "Déclaration universelle des droits de l'homme" ; je me disais que cette Histoire-là était décidément très belle. Je gardais espoir.

Au fil des années, ni ma fascination profonde pour la France, ni mon attachement viscéral pour le Liban n'ont changé. A l'école libanaise, j'ai appris mes premiers mots de français. Mais sur les bancs universitaires parisiens, j'ai eu l'impression de toucher du doigt une certaine idée de la France, développée en grandissant ailleurs. Ailleurs, cette "idée de la France" englobe justice et liberté, et dépasse de loin ce que l'on peut imaginer ici. Ici, j'ai jubilé de l'enseignement gratuit, du service public plus empreint d'humanité que de rationalité, et du concept d'une société solidaire où les ajustements économiques ne seraient pas court termistes. J'ai été à la fois fascinée et amusée par les grandes grèves. Je n'ai jamais réussi à râler contre, tant elles reflètent une conscience sociale qui force mon respect.

De retour à Paris après de nombreux voyages, j'ai appris en vrac le divorce des icônes de la gauche française d'avec leur parti. Je me suis sentie doublement orpheline. Tout d'abord de mon pays là-bas, qu'il faut savoir occulter pour pouvoir parfois prétendre à une vie "normale". Ensuite de mon pays ici, cocon de normalité et potentielle alternative à l'autre, mais dont des hommes qui devraient incarner mon "idée de la France" me laissent aujourd'hui perplexe.

Pourtant, dans le fond, je ne me résous pas à perdre espoir.

Il y a un an, vers midi, j'entendais les premiers tirs de joie par les fenêtres grandes ouvertes de notre maison. Un quart d'heure d'effervescence s'en était suivi dans notre salon, ponctué par les exclamations des ستات ("settet" ie, les dames), ici réunies pour fêter l'anniversaire de leur amie. Un quart d'heure de téléphone arabe et l'affaire était close : le Hezb avait enlevé deux soldats israéliens, et les premières rafales de "kalach" célébraient l'événement. Quelqu'un a murmuré : خلينا نتضبضب ("khallina net-dabdab", ie rentrons) et les ستات s'en sont rapidement retournées chez elle. أحسن ("ahsan" ie, c'est mieux), certes. Aujourd'hui, je me demande si elles seraient rentrées moins vite si elles avaient su ce qui allait se produire dans les 33 jours suivants.

Je ne comptais pas célébrer cet anniversaire aujourd'hui. Je ne voulais que le silence en guise de cadeau. Et rentrer bientôt à Beyrouth, non pas comme une résistante de la dernière heure, mais simplement COMME PREVU depuis déjà un an.

Mais il est des dates qui ne s'oublient pas facilement.

L'année prochaine, maman, j'aimerais t'offrir des roses beyrouthines sans croiser en chemin des martyrs de tous bords, collés en 2D sur les panneaux publicitaires de la ville.

lundi 18 juin 2007

Bises de nulle part

Il paraît que El Mansoura est le pays de Oum Koulthoum, de Adel Imam et de Faten Hamama. Il paraît aussi que c'est la 3e ville la plus importante d'Egypte, après Le Caire et Alexandrie (Alex pour les intimes). Avec près d'un million d'habitants, El Mansoura est la capitale de la Mohafazat (division administrative) de Daqahliya. Elle est située à 3 heures au nord-ouest du Caire, entre les deux bras du Nil qui vont se jeter dans la Méditerranée un peu plus loin, au niveau des ports de Rashid (Rosette) et de Dumyat (Damiette).

A El Mansoura, j'habite dans un bien curieux hôtel. Il porte le nom d'une grande chaîne internationale, dont il semble dépendre, mais il n'en a pas exactement les standards. Sur El Mansoura aujourd'hui, comme sur Le Caire hier, un petit vent doux fait régner une atmosphère paisible. Mais sitôt dans le lobby de mon hôtel, on peut oublier le bon vent, d'ailleurs inhabituel pour la saison : la climatisation "moderne" y fait régner une atmosphère glaciale qui frise bien les 15°C. Une dizaine de colonnes disparates et massives, tantôt cylindriques et tantôt parallélépipédiques, aux volumes et motifs à chaque fois différents, soutiennent un plafond particulièrement bas pour cette région du monde. Dans l'ensemble, la seule harmonie qui se dégage est celle des canapés couleur miel avec le sol beige. Assise là, dans un pull rouge, j'ai l'impression de faire tâche au milieu d'un océan couleur terre. Derrière un synthétiseur Yamaha, un musicien tente de faire régner une atmosphère plus chaleureuse dans le hall. Il est accompagné d'un saxo et/ou d'une flûte. Lorsque les musiciens sont las de contempler l'immense salle aux trois-quarts vides, ils abandonnent leurs instruments pour quelques minutes, laissant au seul synthé le soin de passer en boucle des morceaux à la Clayderman, La Passione et autres pseudo-romantismes contemporains. Je me concentre sur mon clavier en rêvant de calme.

Hier soir, j'ai été gagnée d'indulgence en voyant l'annonce du "grand opening soon" sur ma table : j'ai compris pourquoi les 5 derniers étages étaient encore en travaux, oubliant du même coup les grosses traces de sauce sur la nappe du restaurant et les gros doigts noirs sur les murs de ma chambre. Aujourd'hui, en apprenant que l'hôtel fonctionne depuis déjà plus de 2 ans, j'ai compris que les égyptiens et moi n'avons pas la même conception du mot "soon". L'hôtel comprend 9 étages, et dans l'ascenseur, les boutons vont de 1 à 9. Assez incongrument, ma chambre 317 est située au 4e étage. Mais comme le rez-de-chaussée ne se trouve pas au 1er étage pour autant, je ne manque jamais d'hésiter (et de rigoler) lorsqu'il s'agit appuyer sur le bouton. Je me demande comment feront les habitants de la chambre 917 pour accéder à l'étage inexistant. Je me demande si, un jour, El Mansoura sera plus célèbre pour ses chambres fantômes que pour la capture de Saint Louis en 1250, lors de la 7e croisade. J'aimerais avoir la clé de cette chambre 917, pour pouvoir dormir sous les étoiles et respirer, toute la nuit, l'air chargé des premières senteurs salines de la Méditerranée. De là-bas, je ne me lasserais pas d'admirer la petite forêt de palmiers qui longe le Nil à cet endroit, surplombant fièrement un immense parterre d'arbustes de tout genre.

A l'heure de la prière, j'aime entendre la clameur monter de la ville. Je tends l'oreille pour distinguer les différents muezzins, puis je me laisse envahir par la mélodie d'ensemble. Hayya ila as-salâââât (Allons à la prière)... Assise sur mon petit blacon, je souris doucement au soleil couchant.

Mon chauffeur du jour, hilare de me voir photographier le "tuk tuk" ci-dessous, m'apprendra que El Mansoura est également le pays d'Anis Mansour, dont j'ignorais le nom et sur lequel je ne trouverai que peu d'occurrences sur Google, en dépit de ses 177 écrits, ses 200 traductions et sa collaboration actuelle à Al-Ahram, quotidien égyptien fondé en 1875.

Pour El Mansoura, sur 564 pages, le Lonely Planet a réservé cette phrase lapidaire:
"For the tourist, there is absolutely nothing to see or do in El Mansoura".

Je rigole. Je remercie tout de même le wi-fi et mes écouteurs, qui vont me permettre, tous les soirs, de voyager vers des contrées moins reculées.

lundi 4 juin 2007

Les parfums doux d'un printemps agité

Le printemps est par excellence la saison du renouveau. Depuis une décennie que j'observe les arbres de Paris perdre leurs feuilles puis bourgeonner quelques mois plus tard, j'ai fini par comprendre que c'est l'ensemble de la ville qui se fait une peau neuve pour l'occasion. Dans les rues, les T-shirts rétrécissent et les jupes raccourcissent. Par ci, par là, une épaule se dénude, des orteils apparaissent. Le printemps parisien est propice aux rencontres nouvelles : après plusieurs semaines d'enfermement, les corps ne ploient plus sous le poids des manteaux longs. Les regards se font plus audacieux, et l'atmosphère plus légère.

A Beyrouth, le printemps apporte également son lot de renouveau. Il s'annonce en faisant éclore les fleurs, et plus particulièrement les petits pétales blancs des premiers gardénias. Jusqu'à ce que je découvre Buena Vista Social Club, j'étais persuadée que le parfum envoûtant des gardénias était une spécificité libanaise. "Dos gardenias para ti" chantait Compay Segundo devant les colonnes de Baalbeck. "Con ellas quiero dicir, te quiero..." murmurent encore les amoureux de Beyrouth, tous les jours de printemps. L'habitude d'offrir des gardénias, voire d'en cultiver sur son balcon, est une tradition beyrouthine que l'on touche peut-être du doigt, à Paris, avec le muguet du 1er mai. A Beyrouth, le printemps est vécu comme 90 1er mai consécutifs.

Au printemps, du crépuscule au petit matin, un vent doux venant de la mer caresse les rues de Beyrouth. Il fait éclore les bourgeons et, aussitôt que la frénésie du jour est retombée, déverse dans toute la ville des milliers de senteurs sucrées. Fleurs d'orangers, gardénias et bien d'autres fleurs embaument subtilement les intersections, surprenant souvent le flâneur au détour d'une rue. Que de fois, marchant dans les rues mal éclairées de ma ville, ne me suis-je brusquement arrêtée, nez au vent et sens en éveil, pour respirer à plein poumons une odeur délicieuse.

Et depuis plus de deux ans (déjà), le printemps de Beyrouth est une expression consacrée, qui résume en 3 mots l'espoir de plus d'un million de libanais, pacifiquement réunis en une immense vague rouge au coeur de la ville. Dans ma tête, cette expression n'est pas dissociable de l'image de Samir (Kassir), dont le meurtre, le 2 juin 2005, n'a pas réussi à tuer ce sale espoir qui me pousse à revenir, en été 2007, habiter dans ma ville.

Mais depuis des années que les beyrouthins vivent avec des bruits de construction, les odeurs de la ville se font plus rares. En lieu et place des ficus qui bordaient les avenues de mon enfance, les nouveaux immeubles poussent avec force de palmiers qui ne projettent qu'une ombre filiforme sur les trottoirs, et font ressembler Beyrouth à une pâle copie de Dubaï-la-neuve. Depuis 16 ans, les jours se succèdent sans que ne cessent pour autant les bruits de chantier, devenus familiers sans cesser d'être assourdissants. Dans les très rares terrains vagues qui restent, on aperçoit parfois un coquelicot, trois marguerites ou une poignée de 7ommayda (citronnelle?). Et, les soirs de printemps, il faut pousser de plus en plus loin dans les ruelles pour trouver un néflier, un oranger ou une haie de rosiers plantés dans des pots en fer.

A Beyrouth, la semaine dernière, j'écoutais l'urbanisation galopante commencer à grignoter mon quartier, jusqu'ici préservé des spéculations immobilières. Les coups portés à l'immeuble du coin étaient sourds. Mon esprit avait du mal à assimiler que l'on démolisse volontairement, d'un côté de la rue, une structure parfaitement saine, tandis que l'on s'évertue, en face, à réparer les dégâts causés par le dernier attentat. J'avais surtout du mal à imaginer que, pendant ce même temps, les combats de Nahr-el-Bared se poursuivaient.

Le porche qui abritait mon uniforme d'écolière attendant l'autocar sera détruit dans les jours qui viennent. Et au printemps prochain, adieu cet arbre qui tissait au sol un tapis de fleurs à quatre pétales blancs et jaunes dont j'ai toujours ignoré le nom, mais que j'ai longtemps ramassées pour leur parfum délicat et leur texture soyeuse.

Mais dans un mois, j'habiterai Beyrouth. Sur mon balcon, au printemps 2008, fleuriront sûrement des gardénias. Et, pour leur tenir compagnie, il y aura un olivier.

mardi 22 mai 2007

Encore, encore... et encore ?

A la maison, nous avions retiré les papiers qui servaient à fermer les fenêtres depuis 9 mois (cf. premiers posts de ce blog).
9 mois, ou le temps d'accoucher d'une nouvelle explosion qui n'a pas laissé nos vitres intactes.
Bilan d'hier soir : 1 morte, une douzaine de blessés, une centaine de milliers de désespérés et une poignée de criminels satisfaits.

Toute la journée, j'ai pensé à l'émission d'hier soir, que j'ai suivie par pur hasard, sur l'une des chaînes arabes disponibles dans mon hôtel à Amman. Future International, Al Arabiyya ou Al Jazeera, je ne sais plus. Par l'un de ces miracles de la technologie moderne, la discussion avait lieu entre Tripoli (Liban), Beyrouth, Damas et le Studio (une charmante présentatrice, veste blanche, et un représentant salafiste, barbe et robe grises). Damas ne comprenait pas pourquoi Beyrouth s'évertuait à l'accuser des tous ses maux. Je ne comprenais pas ce que Tripoli faisait dans tout ça (j'ignorais encore la gravité des accrochages du matin). Et le Studio s'emportait contre l'ennemi sioniste et l'impérialisme américain. J'avais presque envie de rire de ce discours surréel et, à l'image, de l'opposition absolue avec le paragon de non-vertu islamiste qui animait l'émission avec sa veste échancrée et ses cheveux (faussement) blonds. Je me demandais qui pouvait bien prendre au sérieux tous ces propos.

J'allais être brutalement bien renseignée quelques heures plus tard.
Je l'ai également été toute la journée d'aujourd'hui. La maigre consolation que m'a procurée l'annonce de "l'importation" du groupuscule Fateh-el-Islam a été balayée à 11h30 pm, emportée par la déflagration de Verdun.

Pour autant, la civile que je suis ne saisis pas bien la différence entre un bombardement sioniste (Beyrouth, été 2006) et un attentat islamiste (Beyrouth, printemps 2007).

Sur les fenêtres de ma maison, ils ont exactement le même effet.

mercredi 16 mai 2007

Adieu Talal

A l'école libanaise, l'apprentissage de la littérature française suit un ordre strictement chronologique. A chaque classe correspond un siècle, et plus on avance en âge, plus on se rapproche de ses contemporains. Le Moyen Âge et l'Ancien Français sont sagement appris par des enfants qui ne songent pas encore à protester de ces textes pleins de notes de bas de page, à la langue à la fois familière et obscure.

L'apprentissage de la littérature arabe suit un chemin exactement inverse. Plus on grandit, et plus la difficulté des textes abordés s'accroît.

Je me rappelle donc avoir lu des extraits de Touyour Ayloul (ie, Les oiseaux de septembre), de la libanaise Emilie Nasrallah, écrivain du XXe siècle. J'étais en quatrième. De cette Nasrallah-là, et de la Guerre Mondiale racontée par Tawfic Awwad dans Al-Raghif (ie, Le pain), je n'ai quasiment aucun souvenir. La même année, je découvrais la langue un peu désuète de Rabelais et les poèmes de Ronsard à Cassandre :
"Mignonne, allons voir si la rose
Qui ce matin avoit desclose..."

J'avais 12 ans.

Trois ans plus tard, alors que le siècle des Lumières s'ouvrait dans mon Bordas du XVIIIe siècle, je n'allais retenir de la poésie arabe de la "Jahiliyya" (ie, l'ignorance, en référence à la période pré-islamique) que ces deux seuls et uniques vers, sur lesquels s'ouvrait mon manuel de littérature :
"Qifâ nabki min zikra habiben wa manzili
Bisiqt il-liwâ, bayna ad-dakhouli wa 7awmali"

En l'absence de clavier arabe sur mon PC, je n'ai réussi qu'à trouver qu'une maigre traduction sur le Net anglais :
"Stop, oh my friends, let us pause to weep over the remembrance of my beloved
Here was her abode on the edge of the sandy desert between Dakhool and Howmal"

L'auteur s'appelle Imru' Al Qais (امرؤ القيس), né en 501. Le genre : Al wouquouf 3ala l'atlal, ou plus littéralement, "debout sur les décombres".

Je me souviens parfaitement bien et de la couverture de mon Lagarde et Michard (Watteau, L'enseigne de Gersaint), et de celle, bleue ciel, de mon "Moufid" (ie, utile) de littérature arabe. Cette année-là, j'allais dévorer Voltaire, Montesquieu et Rousseau. Mais l'année de mes 15 ans allait également marquer le début du divorce d'avec la langue de mon père (cf. post antérieur) : car si j'avais trouvé singulière la tournure de l'ancien arabe du premier vers de Imru' Al Qais, je n'ai compris du deuxième que la préposition "entre" (bayna) et la conjonction "et" (wa). Je n'étais pas la seule. Aussi, pendant les 9 mois qui allaient suivre, notre professeur, Monsieur Hakim (ie, Docteur), allait nous expliquer des centaines de vers, mot à mot. Ces mots étaient tellement éloignés de l'usage courant que nous faisions de l'arabe, que nous n'avions d'autre moyen de réussir le cours que de les mémoriser. A la fin de chaque examen, je calculais la note qu'il me faudrait obtenir en qawa3ed (ie, règles - grammaire arabe) pour compenser. Avec le recul, je me demande bien comment on peut faire aimer à des adolescents une quelconque littérature "utile".

Plus tard, au fil de mes incursions beyrouthines, je me suis surprise à relire la poésie arabe. Je n'en comprenais jamais plus de la moitié, mais j'étais curieuse de ma propre culture, si mal apprise. Aujourd'hui, je regrette de si peu la connaître. Pour y remédier, depuis quelques temps, je me suis mise à lire des romans contemporains en arabe. Mais si je cède encore à la difficulté d'un niveau d'arabe aussi soutenu que celui de Nagib Mahfouz, je me délecte en lisant Rachid Ad-Daïf, en libanais dans le texte. J'ai alors l'impression de me ré-approprier ma propre langue.

Un jour, j'ai rencontré Talal, dans un bar de Hamra où l'on jouait du Oud. Talal avait les cheveux gris et le regard doux. Il avait vécu au Yémen et dans différents pays arabes. Il avait travaillé au Ministère de la Culture, connaissait les idéologies et les faits des années 60 et 70, et avait tout plein de choses à raconter. Il parlait français et possédait un excellent arabe. Talal se confondait avec "atlal", et sonnait à mes oreilles comme la poésie de Imru' Al Qais. Ses histoires me faisaient voyager dans les déserts de la péninsule arabique. Réalité, sous-entendu ou pure imagination, je ne sais pas pourquoi je le parais immédiatement de qualités héroïco-archaïques. Dans ma tête, il flottait comme un air de mystère. Je l'imaginais participant à des révoltes bédouines, un poignard à la ceinture, ou fuyant dans les montagnes de Syrie, carabine à l'épaule, en compagnie des premiers feddayin palestiniens. Fascinée par mes propres rêveries, je n'avais pas peur des anachronismes romanesques. Or, dans la réalité de ce vieil homme cultivé et tranquille, prof d'arabe à ses heures perdues, rien ne laissait deviner un quelconque passé glorieux. Je pense que j'en faisais un héros imaginaire tout simplement parce que j'admirais sa maîtrise de ma propre langue alors que, moi, je m'en sens parfois quelque peu démunie. Il était l'icône de tout ce que j'aurais aimé savoir sur mon monde arabe.

Née à Beyrouth, j'ai pris un jour la décision d'y retourner. Je savais que, ce jour-là, j'aurai enfin l'occasion d'en savoir plus sur Talal. J'espérais secrètement qu'en m'apprenant à distinguer les spécificités linguistiques du monde arabe, il laisserait échapper un indice qui prouverait la véracité de mes hypothèses. Mais j'espérais surtout qu'il m'enseignerait enfin, avec des années de retard, une littérature qui devrait être mienne depuis longtemps.

Depuis samedi, Talal n'est plus. La nouvelle m'a laissée sans voix. Debout sur l'un des trop rares trottoirs libanais, il a été emporté par l'un des innombrables chauffards que compte le pays. L'espace d'un instant, mon imagination débridée a voulu y voir le meurtre du héros que j'avais construit, de l'homme qui en savait trop. Mais la réalité est sans doute bien plus prosaïque, et la peine de ses amis incommensurable.

Dans deux mois tout au plus, la ville où je suis née me verra revenir. Mais Talal ne sera pas là pour participer à ma réintégration dans mon premier chez-moi.

Si j'avais une seule chose à reprocher à mes nombreuses années parisiennes, ce sont tous les Talal que je n'ai pas rencontrés, et tous ceux dont j'ai reporté l'amitié à "quand je serai à Beyrouth"...

Adieu Talal. Tu ne sauras jamais tous les espoirs que tu emportes avec toi.