lundi 31 juillet 2006

Tirs de joie à Beyrouth. Le Hezb affirme avoir touché le navire israélien au large de Tyr. Israël dément. A suivre.

Bavure n°2

Il y a à la fois peu et beaucoup de choses à dire sur la journée d'aujourd'hui. J'opterai pour le peu : depuis mon réveil, tardif mais brutal, un fond de mal de crâne ne me quitte pas. Ce soir, je me coucherai de bonne heure.
En bref, et en vrac : pas de nouvelles du Cheikh Hassan ; Condie a eu l'air quelque peu dépité, mais maintient la nécessité d'un cessez-le-feu définitif ; Israël a accusé le Hezb, qui a accusé Israël, qui a accusé le Hezb, qui a accusé Israël, etc. ; des manifestants en colère ont saccagé le rez-de-chaussé de l'ESCWA (comme si rajouter de la violence à la violence extérieure pouvait faire avancer les choses - j'ai eu honte) ; Siniora s'est comporté aussi dignement que possible au vu des circonstances et a invité les manifestants à exprimer leur colère de façon pacifique ; pareillement, la Maison Blanche a appellé Israël a faire preuve de retenue ; Olmert a demandé 10 à 15 jours supplémentaires (on se croirait au souk) ; un camion transportant des pommes de terre a été bombardé (nouvelle spécialité culinaire : pommes braisées au soufre) ; un hôpital mobile du Croissant Rouge saoudien est arrivé (après, dit-on, le feu vert de l'Arabie à Israël il y a deux semaines) ; Ahmedinejad a affirmé que le comportement israélien au Liban et à Gaza aura une influence sur le dossier nucléaire (histoire qu'on ne se demande plus s'il s'agit d'une guerre des autres chez nous) ; Place des Martyrs, des rassemblements plus calmes ont eu lieu à 18h, à 19h et à 20h (elles ont toutes débuté par une minute de silence - pourquoi n'ont-elles pas eu lieu au même moment ?) ; Douste (en France, Blazy ici) sera à Beyrouth demain ; un cratère de 7 mètres de profondeur barre désormais la route de Masnaa (4 missiles sol-air consécutifs hier soir, à 20h30), mais on continue de vouloir traverser, coûte que coûte, à pieds ou en 4x4, dans un sens comme dans l'autre ; a Qana, le responsable de la Croix-Rouge a lancé des fleurs sur les cadavres, refusant par là de se laisser "transformer en monstre" ; Pierre Vidal-Naquet et quelques 60 civils libanais sont morts.
Ce soir, Israël a déjà perdu la guerre des images.
Ce soir, Tsahal tente une deuxième incursion sur le territoire libanais, au niveau de Kfar Kila (20 Kms au Nord-Est de Bent Jbeil).
Ce soir, je ne suis plus furieuse, ni bouleversée, ni en colère. Je suis simplement lasse de l'Histoire qui se répète et de ces hommes qui n'en apprennent rien. On n'a pas eu le temps d'oublier.
Ce soir, les drones et les avions israéliens sont de retour et volent particulièrement bas au-dessus de Beyrouth et du Mont-Liban.
Ce soir, je me demande si Samir Kuntar et les deux soldats israéliens, dont on ignore les noms, auraient accepté de gagner leur liberté à ce prix.
Ce soir, je me couche de bonne heure.

dimanche 30 juillet 2006

Qana² et Cessez-le-feu²

Dix ans plus tard : deuxième massacre à Qana. Un abri a été touché. La presse étrangère fera probablement la une de l'horreur demain. Israël dit avoir visé des positions du Hezb.
Au Centre-Ville, la colère des jeunes commence à se déverser sur les bâtiments de l'ESCWA. Bientôt, les fonctionnaires qui y restaient pourront aussi dire : "I got stoned in Beirut".
Condie n'est plus la bienvenue ici. Elle ne recevra pas un deuxième bisou controversé de la part de Siniora. Elle est toutefois "très triste" de ce qui s'est passé ce matin.
Dans une saisissante couvertue, The Independent du 21 juillet montre qui s'oppose au cessez-le-feu.
A ces trois gouvernements là, je ne peux que répéter ce que j'ai dit hier soir :
Cessez donc le feu !

Cessez-le-feu

La principale route qui mène à Damas, via Masnaa, a été définitivement fermée. Elle a été bombardée ce soir. Pendant la journée, un pont de Nahr el Assi (fleuve du nord) a également été détruit. Lentement, l'étau se resserre.
Les stations d'essence de Broummana (dites stations service en France) étaient fermées hier après-midi. Ce soir, tout le monde s'est rué pour remplir son réservoir à ras bord. "On dit" que les stations n'ouvriront que 3 jours au cours de la semaine prochaine et que les prix vont augmenter. J'attends un démenti. L'avantage, le cas échéant, c'est qu'on pourra éviter le bombardement des centrales électriques : bientôt, nous manquerons de fuel pour le jus, mes jambes achèveront de se muscler, et Beyrouth verra fleurir de façon anarchique, comme pendant la guerre (d'avant), des câbles électriques tendus de maison en maison, et de toit en balcon. A l'aide d'une corde, on re-fera descendre un panier jusqu'à la rue, pour remonter sans se fatiguer colis et livraisons. La nuit sera le plus souvent noire et les piles électriques nécessaires pour gravir les escaliers. Ma mère me reprochera de lire à la lumière de la bougie. Peut-être devrons-nous même fouiller dans les greniers pour re-sortir les néons et les vieux lux (lampes à carbure). Dans tous les cas, le bourdonnement de centaines de générateurs de courant (privé) couvrira celui des avions.
Dans les centres commerciaux, les vigiles inspectent encore les véhicules à l'entrée, par peur des voitures piégées de 2005 : complices, nous en rions ensemble. En cours de journée, la rue Hamra demeure impraticable, en dépit de ses magasins majoritairement fermés. Les "valets parking", si chers aux libanais, sont de retour à Gemmayzé : à ce titre, je me dis que ce pays doit bien être le seul au monde à disposer de voituriers aux portes du Mac Do (si, si).
Pourtant, le calme continue de régner sur Beyrouth (Dahyé incluse). Tsahal s'est retiré de Maroun el Ras et de Bent Jbeil. Les bombardements sur le Sud et la Bekaa continuent. Sur les camions également. Condie est de retour dans la région.
Israël ne demande plus un désarmement immédiat du Hezb (soit l'application de la 1559). Je suis sidérée que l'on puisse vouloir quelque chose au point de détruire un pays, et changer d'avis deux semaines plus tard. Plus de roquettes sur le nord d'Israël avec le Hezb derrière le Litani (fleuve qui se déverse dans la mer au niveau de Tyr, à 20 Kms de la frontière israélienne). Mais si les renseignements israéliens sur l'armement dudit Hezb (d'une précision renversante) sont corrects, ce dernier disposerait de missiles de type "Zalzal" d'une portée de plus de 100 Kms : autant dire qu'il faudrait le repousser jusqu'au nord de Beyrouth. Qui croire alors ? Nasrallah qui, à 19h, a encore promis l'étape "d'après Haifa" et Al Manar qui titre "Al mouqawama wal intisar" (ie, la résistance et la victoire) ? Ou Israël qui masse ses troupes le long de la frontière et refuse un cessez-le-feu de 72h au Sud, qui permettrait pourtant de dégager les blessés et de faire parvenir l'aide humanitaire (et l'eau potable à Ain Ebel) ?
Nasrallah a dit que le Liban a, en ce moment, besoin d'une volonté commune. J'enrage de devoir être d'accord avec lui. Il a aussi parlé de chance historique pour le Liban, et a promis que la victoire du Hezb appartiendra (sans conditionnel) à tout le Liban, dans toutes ses composantes, à tous les arabes (et les perses qui les aiment si peu ?), à tous les musulmans et à tous les chrétiens. Là aussi, je suis sidérée de savoir qu'on peut, en deux semaines, passer du statut controversé de résistance islamique à celui de melting-pot régional consensuel.
Mais enfin, pour la première fois aujourd'hui, j'ai entendu une israélienne demander la paix son gouvernement. Il me semble également avoir vu une banderole appelant à un cessez-le-feu en anglais, en arabe et en hébreu. Je ne perds donc pas l'espoir de voir les négociations en cours aboutir, d'autant plus que le plan Siniora (en 7 points - tout le monde en parle, mais personne ne les cite) a été accepté par l'intégralité du gouvernement libanais, incluant les deux ministres du Hezb. Si j'ai tort, ce sera encore l'escalade et, de ponts, il ne nous restera que celui de la chanson.
Douste, mon (autre) ministre des Affaires Etrangères, a refusé l'envoi d'une force multi-nationale sans cessez-le-feu. Je me souviens qu'il y a un mois, nous discutions avec une collègue de l'éventualité d'une Deuxième Guerre qui se serait arrêtée en 1942, par l'intervention d'une force d'interposition entre l'Axe (!) et les Alliés. Elle pensait que les guerres devaient malheureusement aller jusqu'à l'épuisement des haines. Tout en comprenant bien sa logique, je ne pouvais être d'accord sur le principe. Nous avons longuement prolongé la pause déjeuner pour éviter des millions de morts, et résoudre ce problème tout théorique. Nous ne pensions pas mettre nos dilemmes en pratique si rapidement.
Suis-je pour ou contre cette force multi-nationale ? Par paresse intellectuelle, je me dispense d'avoir un avis qui, de toutes les façons, n'y changerait pas grand-chose.
La seule chose que je sais de façon certaine, c'est que je voudrais un cessez-le-feu. Comme Sukleen, qui paie les nouvelles recrues 2$ de l'heure, au lieu des 10$ quotidiens de sa main d'oeuvre étrangère à bas coût. Comme les propriétaires des restaurants du Centre-Ville, qui accusent une deuxième saison morte. Comme les concepteurs de ces plages libanaises, petits morceaux de paradis ou d'enfer (selon les goûts), qui contemplent les 15.000 tonnes de fuel déversés sur leurs investissements, et emportés vers le nord par le courant. Comme les dirigeants de ces milliers de PME, qui se demandent comment ils paieront encore leurs employés le mois prochain. Comme tous ces déplacés, qui ne rêvent que de rentrer dans un chez eux qui n'existe peut-être plus. Comme surtout ces amis plus âgés, qui ont bien connu la guerre (d'avant), et qui n'en peuvent tellement plus de tout ça qu'ils en pleureraient.
Cessez donc le feu.
Parce que, comme le disait le Grand Jacques :
Bien sûr il y a les guerres d'Irlande
Et les peuplades sans musique...
Bien sûr ces villes épuisées
Par ces enfants de cinquante ans...
Et tous ces hommes qui sont nos frères
Tellement qu'on n'est plus étonnés
Que par amour ils nous lacèrent
Mais voir un ami pleurer !
En attendant, au Godot, je parle aux journalistes étrangers : c'est mon petit militantisme à moi. De Jérusalem, ils me rapportent ce slogan, imprimé sur des T-shirts : "I got stoned in Jerusalem". Je ris. De Beyrouth, ils me disent que c'est la ville la plus propre de la région, avec la meilleure nourriture et les plus belles filles. Je n'y peux rien : je me sens fière. Je souris.

samedi 29 juillet 2006

Poste restante

Je m'essouffle quelque peu de tenir ce blog tous les soirs et de m'agiter toute la journée. Je commence à suffoquer d'être là, d'être d'ici, de vivre tant de dilemmes et mon pays tant de conflits. Pourtant, en raison des encouragements de mes amis (libanais et étrangers) et des nombreux commentaires que je reçois, je me sens comme un devoir de continuer. Après tout, nous sommes faits pour avancer.
Je sais qu'un touriste israélien a surfé sur les pages de ce blog depuis quelques jours. Je me demande ce qu'il (ou elle) a bien pu en penser. Etait-ce un pacifiste ? Un réserviste ? Un journaliste ? Un extrémiste de droite ? Ou, comme moi, un extrémiste de la paix ? Me trouve-t-il partisane ? Contradictoire ? Antisémite ? Que pense-t-il de ce qui se passe ?
J'y pense, j'y pense...
Et plus j'y pense, plus je suis persuadée qu'il existe une troisième voie. Je crois, comme nouvellement posté sur Stroobia, que si la route nous manque... nous la fairons.

Post rapide

1:19 am : le téléphone a encore sonné (+000000). Dans un message pré-enregistré en arabe, il était question d'Iran, de la Syrie et du Hezbollah, le tout signé par l'Etat d'Israël. Cette fois, je l'ai moi-même entendu. Il a réveillé une partie de la maison, qui dormait depuis belle lurette. Après une journée entière passée à discuter, à lire des articles de presse et à regarder les infos, on ne peut même pas dormir tranquille.
Les services de renseignement militaires israéliens et le Mossad ne semblent pas alignés dans leurs estimations des forces du Hezb. Tsahal s'est retiré de Maroun el Ras. On parle encore de "Wa ma ba3da Haifa..." (ie, plus loin que Haifa). L'avenir n'est toujours pas clair.
Le ciel de Beyrouth si, par contre : aujourd'hui, et peut-être en raison d'un vent fort soufflant de la mer, le nuage noir qui planait au-dessus de la ville s'est quelque peu dissipé ; s'il se voyait clairement à l'horizon, pour la première fois depuis deux semaines, le ciel au-dessus de nous était limpide.
Après "Raad", le Hezb a utilisé son premier missile de type "Zalzal" (ie, tremblement de terre). Les tractations se poursuivent : Condie revient dans la région dès demain. Le mandat de la FINUL est prolongé d'un mois. Bush et Blair sont tombés d'accord pour déployer, à la frontière Sud, une force multi-nationale à laquelle, assez ironiquement, leurs deux pays ne participeront pas.
Sur les murs de l'Opéra, un des derniers bâtiments à restaurer du Centre-Ville, quelqu'un a tagué : 1559.
Chez Siniora, tous les ambassadeurs ont défilé : US, UK, France, Espagne, Iran, Arabie Saoudite, Chine (aide 2,5M$), et même Japon (aide 2M$). La Syrie manquait toutefois au rendez-vous.
Aujourd'hui, j'ai appris à faire la différence entre les obus d'un diamètre de 60, 155 et 240 mm. J'ai également appris à distinguer le son des drones de celui des avions. Dans les rues obscures de Beyrouth, les ronronnements des voitures, des motos, des générateurs de courant et des avions font un drôle de concert.

vendredi 28 juillet 2006

Morne plaine

L'ennui s'installe à Beyrouth.
Ici, la journée et la nuit ont été exceptionnellement calmes, même à Dahyé. La routine s'installe. La ville s'active pendant la matinée, et se laisse lentement mourir à partir de 15h. Il m'arrive de plus en plus souvent de gravir les escaliers en raison des pannes de courant. Je ne sors pas depuis 3 soirs : je ne sais donc pas si les bars accueillent encore ceux qui refusent de se laisser écoeurer, et qui tentent de soutenir une économie nocture moribonde. Gemmayzé et Hamra devraient s'en tirer : le Torino et le De Prague n'ont fermé leurs portes à aucun moment. Les endroits un peu plus "m'as-tu-vu", type Monot, Centre-Ville ou autres lieux branchés sont déserts.
Je ne sais plus trop quoi dire pour rester au plus proche de la réalité sans me répéter. L'horreur finit par être lassante, même pour ceux qui la vivent - ou peut-être surtout pour ceux qui la vivent. Je commence à perdre la notion des jours de la semaine.
On revoit les mêmes personnes (celles qui restent), on n'a plus trop envie d'aller aux nouvelles (on attend qu'elles arrivent), on ressasse les mêmes conversations, les mêmes images, les mêmes chaînes télévisées (LBCI, Future, ANB, Al Manar, Al Jazeera, Euronews, France 2, BBC, CNN, on compare, et on recommence). Je distingue désormais les immeubles qui se sont nouvellement écroulés de ceux qui ont été atteints hier ou avant-hier. Je rêve, quand tout sera fini, de tenir un blog des "autres" choses de ce pays : de l'éclectique hangar d'art ouvert dans une ancienne usine (Art Lounge), à l'adaptation libanaise des Monologues du vagin (Hake Neswen - ie, Paroles de femmes), en passant par le me'té, tortueux légume de la montagne, proche du concombre (je suis preneuse de la traduction française).
Face à la résistance du Hezb, Israël promet une intensification des bombardements : les 100 "bunker buster" américains semblent être arrivés à destination, via l'Italie ai-je lu aujourd'hui... Le Qatar ou l'Italie, c'est du pareil au même : certaines de ces bombes peuvent atteindre 6 mètres de profondeur ; sur Wikipedia, les images du test sont terrifiantes.
Pour ne rien arranger, après les étudiants iraniens, Al Qaeda (ie, la règle) promet de s'en mêler aussi, par la voix un peu hésitante de Zawahiri, son n°2. Pourtant, 5 jours avant sa mort le 7 juin 2006, Zarqaoui (ex-n°1 - place à laquelle le n°2 ne semble pas avoir été promu) avait reproché au Hezb de protéger "l'armée des sionistes contre les frappes des moudjahidines à partir du Liban", l'accusant ainsi d'entretenir "une relation dangereuse avec Israël". Je ne sais pas si je dois encore en rire : après tout, nous ne sommes plus à une contradiction près...
A Amchit, une base de l'armée libanaise et un relais radio (Sot Lebnen - La Voix du Liban) ont été bombardés à partir de la mer. Quelque part au Sud, des libano-américains sont sous les décombres de leur maison. J'imagine que les Etats-Unis ne s'en offusqueront pas. Le Vatican appelle à un cessez-le-feu. Road Larsen (émissaire des Nations-Unies au Moyen-Orient) pense que la guerre n'a pas encore atteint son pic. Damas se plaint du fait que les bombardements se rapprochent de ses frontières. Je trouve aussi facile de regarder ce qui se passe sur un écran télévisé que de manifester dans les rues syriennes son soutien au Hezb. Mais je ne critique nullement le peuple syrien qui a généreusement ouvert ses maisons aux réfugiés libanais : en dépit d'une certaine rancoeur à l'encontre du régime Assad, je ne peux souhaiter à personne de vivre ce que nous expérimentons aujourd'hui.
Et Tsahal et le Hezb crient à la victoire contre l'ennemi : les premiers arborent fièrement un drapeau libanais et un drapeau jaune du haut de leurs chars ; les deuxièmes se font une joie de rappeler que la guerre de 67 n'avait duré que 6 jours et promettent de nouvelles surprises. En termes de surprises, je suis moi-même étonnée que la réponse au bombardement d'une usine (de dentifrice) à Kiryat Chmona ne se fasse pas entendre plus sévèrement à Beyrouth. Peut-être que la catastrophe écologique du fuel de Jiyé, qui s'est déversé dans la Méditerranée et qui atteindra bientôt les côtes israéliennes, appelle les acteurs à un peu plus de retenue. J'en doute pourtant très fort : Israël a promis de pilonner le Sud jusqu'à raser des villages entiers si nécessaire. Mais nécessaire à quoi ? Aucune armée régulière n'a jamais réussi à venir à bout d'une guérilla en la bombardant.
Israël a décidé d'envoyer 15.000 soldats au front, pour contrer les combattants du Hezb, estimés à 5.000 : un rapport de 3 contre 1, alors que le Hezb affirme accepter un rapport de 4 morts pour 1. Loin des surenchères et de l'assurance médiatique des uns et des autres, j'essaye d'imaginer les processus de prise de décision. Après tout, partout, ce ne sont que des hommes (et des femmes) qui parlent : ils doivent avoir leurs vies, ne pas nécessairement être dépourvus de tout sentiment, et peut-être même se laisser un peu dépasser par les événements. Puis je pense à tous les dégâts de ces 15 derniers jours et je me trouve trop indulgente envers l'irresponsabilité des deux camps.
Au sein du gouvernement libanais, les propositions de Siniora à Rome n'ont pas convaincu le tandem Amal-Hezbollah. Comme elles n'ont pas convaincu à Rome non plus, on nage dans l'impasse la plus totale. J'ai trouvé assez audacieux, de la part du Ministre de l'Energie, Mohammad Fneich (pro-Hezb), de reprocher au Premier Ministre de ne pas avoir discuté ses propositions avant de les soumettre à la communauté internationale : après tout, un des points épineux du moment (et dont on reporte sagement la discussion à plus tard), c'est justement la prise de décision unilatérale du Hezb d'enlever deux soldats israéliens.
Mais enfin, la cinéaste Danièle Arbid a bien résumé que nous n'avons d'autre choix que de composer avec le Hezb :
" (...) Depuis l'année dernière, notre gouvernement et tous les acteurs civils de notre société n'ont cessé de raisonner le Hezbollah pour empêcher que le pays ne soit pris une nouvelle fois, en otage. Nos hommes politiques ont peut-être échoué mais jusque la dernière minute, ils ont essayé. Et ils essaient encore. Et nous, l'écrasante majorité des Libanais, nous savons qu'il faut croire au dialogue et au compromis.
Nous le savons parce que nous l'avons payé cher par le passé. Nous l'avons payé de notre guerre civile, des 150.000 morts, de la destruction de nos villes et de nos villages, de notre misère. (...) Par peur de revivre notre guerre civile une deuxième fois, nous ne pouvons pas déclarer la guerre au Hezbollah. (...) Nous ne pouvons que dialoguer et négocier et raisonner. Et même réduits aujourd'hui au rang de boucliers humain, nous refuserons cette guerre entre nous et sous toutes ses formes. Nous sommes les démocrates du Moyen-Orient. Car nous avons appris."
Oui, je crois que nous avons appris. Aujourd'hui, rien ne m'agace plus que les journalistes étrangers, parachutés là et se croyant encore dans l'Irak qu'ils ont quitté, qui posent et reposent la même question : "Ne craignez-vous pas une autre guerre civile ?". Si je voulais être mauvaise langue, je dirais qu'ils la souhaiteraient presque pour pouvoir mieux la déplorer par la suite. La réponse est "Si". Si, nous la craignons, et PARCE QUE nous la craignons, nous ferons tout pour qu'elle n'ait pas lieu. Les chefs des différents courants politiques n'arrêtent pas de le répéter : l'union et la solidarité d'abord. Certes, les opinions divergent fortement quant à la légitimité de l'action du Hezb, mais personne ici ne souhaite revivre la guerre (d'avant). Nous n'avons pas eu le temps d'oublier.

Ces derniers jours, je pense souvent à Rudyard Kipling. En temps normal, je n'aime pas les tons moralisateurs et je préfère toujours les v.o. Mais en l'occurrence, je traîne les deux premiers vers de la traduction française de mon enfance (par André Maurois) :
"Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie
Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir..."
Sans dire un seul mot... Comme pendant la manifestation silencieuse dont j'ai rêvé et qui aura lieu à Londres demain. Je pense à Ghandi, et je me dis qu'un silence grave et massif ne peut qu'imposer le respect et exiger une réponse. Pour tous ceux de Ain Ebel, qui commencent à être malades de boire l'eau du bassin d'irrigation, je prie pour avoir raison.

jeudi 27 juillet 2006

Toutes les guerres ont une fin

Les avions israéliens ont survolé Beyrouth à si basse altitude que j'ai dû hausser le son de la télé. Comme prévu, la conférence de Rome n'a engendré aucun résultat concret : Condie a parlé de "sustainable cease-fire" comme elle aurait donné un cours de management sur le "sustainable growth". La LBC a remplacé ses cartes planes par un Google Earth interactif qui lui permet de zoomer sur les zones de son choix : à ce détail près que Google reconnaît l'Etat d'Israël, alors que les cartes libanaises font mention, à la frontière Sud, de la "Palestine occupée". Petite terre, vaste débat.
Les combats font rage dans le triangle Maroun el Ras, Bent Jbeil et Aytaroun. Pendant qu'Israël prévenait les familles de ses 9 soldats morts au champ de bataille, Tyr a fait l'objet d'un bombardement qui a détruit un immeuble résidentiel en plein centre-ville. Quand je dis "détruit", il faut vraiment penser à Ground zero : de l'immeuble, de ce et de ceux qui s'y trouvaient, il ne reste qu'un amas de débris grisâtres. Les déflagrations "sensiblement plus fortes" dont j'ai fait mention hier correspondaient, semble-t-il, à 24 obus tombés en l'espace d'une à deux minutes sur 9 immeubles de Dahyé. J'ai essayé de les imaginer s'abattant sur mon quartier : j'ai observé l'aiguille des secondes de ma montre, et j'ai religieusement compté 5 secondes entre deux déflagrations ; je n'ai pas pu en dépasser 15.
4 casques bleus sont morts dans la première "bavure" de Tsahal, qui a bombardé une position de l'ONU à Khiam. Anan s'est emporté, Israël a déploré un "accident malheureux", et Condie est restée inflexible. Les civils, eux, ne sont pas considérés comme autant de malheureux accidents. Pour faire monter la larme à l'oeil, et imiter certains journaux, je pourrais dire "les vieux, les femmes et les enfants" - comme si, dans ces circonstances, la mort d'un homme dans la force de l'âge était plus acceptable. Deux camions ont été bombardés sur la route de Dhour el Choueir ce soir : je pensais l'emprunter ces deux jours pour rejoindre Damas, puis Paris. Je dois être totalement inconsciente : ça me laisse de glace. Il me trouble plus de savoir qu'à Ain Ebel, les habitants boivent désormais l'eau du bassin d'irrigation.
D'un côté et de l'autre de la frontière, la vie "normale" s'est arrêtée. Certes, les pertes libanaises sont incomparablement plus lourdes, mais je me demande si Haifa ressemble aussi à une ville fantôme en ce moment. Sur les images, c'est simplement une autre ville méditerranéenne, avec du vert, la mer, et pas mal de béton. Quand je pense que mon propre père a visité Jérusalem dans sa jeunesse, je me demande combien de temps durera encore la haine des uns contre les autres. Après tout, l'Histoire ne connaît aucune guerre éternelle, fut-elle sainte. La paix n'est pas encore envisageable, mais elle viendra inévitablement un jour. Combien de sang aura coulé d'ici là ?
Bien loin de cet avenir meilleur, la situation actuelle se prépare, hélas, à durer. Les aides affluent de toutes parts : le téléthon saoudien a déjà permis de lever 27 M$ pour le Liban ; 3 avions jordaniens transportant des produits médicaux ont eu l'autorisation d'atterrir aujourd'hui ; 200 étudiants iraniens ont promis de venir, à travers la Turquie et la Syrie, prêter main forte au Hezb. Pour anéantir les bunkers (mais combien de bunkers inexistants seront ciblés ?), des obus made in USA, et capables de transpercer plusieurs mètres sous le sol sont en route vers Israël via le Qatar (à confirmer). Je déplore la continuelle duplicité politique des Etats.
Interviewé après avoir été blessé, un vieil homme de Saïda, dont la hajjé (ie, la femme) souffre de fractures diverses, a eu une grande phrase :
"Nous ne détestons ni les juifs, ni les chiites, ni les druzes.
ديننا لله و الوطن للجميع "
(Dinouna lillah wa-l watan liljami3 - Notre religion appartient à Dieu, et le pays à tout le monde).
Dans tout ça, et pour garder la ville propre, Sukleen (société en charge de la collecte des ordures) recrute.

mercredi 26 juillet 2006

Entre le marteau et l'enclume

Je me suis encore endormie pendant les infos. J'ai aussi raté le Sayyed à la télévision, qui a répété (3x) : "Wa ma ba3da Haifa..." (ie, au-delà de Haifa). Ces derniers jours, j'ai l'impression de voir en boucle le même film : fumée, destructions, bilan des morts, gros plan sur les blessés, négociations dans l'impasse, départ des étrangers. 1h30 d'images désespérantes, et, hélas, de moins en moins irréelles.
Les "forces d'occupation israéliennes" ont pris Bent Jbeil (ie, la fille de Byblos, nom d'un village à l'extrême sud - cité 7 fois millénaire cette année, Byblos est située au nord). J'ai été révoltée d'entendre Tsahal affirmer qu'il pouvait à présent envahir Beyrouth, sur simple décision du gouvernement Israélien. Puis j'ai refusé l'intimidation : par quelle route et sur quels ponts passeraient les chars ? Je souris en imaginant l'armée israélienne forcée de reconstruire les routes aussi frénétiquement qu'elle les a détruites.
Condie avait l'air plus grave aujourd'hui à Jérusalem, qu'hier à Beyrouth. Peres a dit qu'il s'agit là d'une "question de vie ou de mort pour Israël". C'est pourtant bien le Liban qui agonise actuellement.
L'aide afflue de partout, tandis que le conflit se poursuit. Riyad a fait un don de 100 M$ à notre Banque Centrale. Un navire français de ravitaillement a été empêché d'accoster. La Turquie annonce sa volonté de faire partie de la force multi-nationale d'interposition : je la soupçonne d'essayer ainsi d'augmenter les arguments en faveur de son adhésion à l'Union Européenne ; ou, plus sournoisement encore, de se faire un malin plaisir à revenir sur cette terre, où elle avait fait la loi pendant les 6 siècles du règne ottoman. Je pense à mes amis turcs et me traite de paranoïaque.
Dans une manifestation, quelque part, une pancarte a retenu mon attention. Elle mentionnait, en arabe : "Où sont le courage et l'audace des arabes ?". Je me le demande aussi. Peut-être sont-ils concentrés chez les têtes brûlées de notre Hezb ? Encore que le vrai courage, comme le disait Panoramix, ce n'est pas d'ignorer la peur, mais de savoir la dominer.
J'ai aimé le Ministre de l'Education libanais, Khaled Kabbani, qui a rendu visite aux écoles (où sont enfin arrivés quelques matelas) : il a pris le temps de s'asseoir à même le sol avec une famille de réfugiés, pour partager le thé dans un mug en plastique rouge.
J'ai été terrifiée d'apprendre qu'Israël pouvait envisager de bombarder les sites archéologiques de Baalbeck, de Saïda et de Tyr, dont certains sont classés au patrimoine mondial de l'UNESCO. Au "Que pourrions-nous faire ?" du journaliste, le Ministre de la Culture, Tarek Mitri, a répondu : "Israël enfreindrait alors les règles de la guerre, et nous serions en mesure de lui demander des dédommagements auprès des tribunaux internationaux". Quand on sait le succès de telles aventures, il est préférable de ne pas envisager l'éventualité.
Je ne comprends pas que 85% de l'opinion publique israélienne soutienne les opérations militaires du gouvernement Olmert. Où sont donc les pacifistes de ce côté et de l'autre de la frontière ? Me tromperais-je en pensant qu'ils sont nombreux, ici et là-bas ? Si non, comment expliquer que leur impact soit si faible ? Je n'arrête pas de retourner ces questions dans ma tête. Je rêve d'une immense manifestation de protestation, grave et totalement silencieuse, pour changer des drapeaux que l'on brûle, pour forcer le respect, et pour marquer la fin de la barbarie. Il n'est pas défendu de rêver.
Dans le calme actuel de Beyrouth, je découvre tous les jours la disparition d'une de ces anciennes demeures que j'aime tant, et qui se réduisent comme peau de chagrin. La ville a l'air de n'attendre le retour au calme que pour reprendre ses folies immobilières. Voilà plus de 15 ans que les grues l'ont envahie, et que les bruits de construction ne la quittent plus. Curieusement, la situation actuelle ne m'empêche pas d'avoir aussi mal pour ce mode de vie que l'on démolit volontairement, tantôt à coups de bulldozers, et tantôt à coups de canons.

mardi 25 juillet 2006

Chapeau bas

Ce soir, j'ai failli avoir le blues. Passant par hasard devant la télé, j'y ai vu May Chidiac, de retour dans une nouvelle émission. J'ai été scotchée. May Chidiac, présentatrice du JT à la LBC depuis aussi longtemps que je peux m'en souvenir, avait été la victime d'un attentat à la voiture piégée le 25 septembre de l'année dernière, dans la longue série de crimes qui nous ont ravi des hommes tels que Samir Kassir, Georges Hawi et Gebran Tuéni.
May Chidiac, elle, en avait réchappé de justesse, mais elle a dû être amputée du bras et de la jambe gauches. Avant d'être transportée au bloc opératoire, elle avait eu le temps de murmurer : "Pourquoi moi ?". J'avais appris la nouvelle en rentrant d'un long week end en Corse. Je ne comprenais pas : May Chidiac avait beau afficher ouvertement son soutien pour le chef du parti des Forces Libanaises, elle n'avait pas le poids d'un faiseur d'opinions tel que Samir Kassir ; elle était simplement au rendez-vous de milliers de libanais, plusieurs soirs par semaine, toujours à 20h. Avec elle, j'ai vu les guerres de 89 et de 90, puis la LBC évoluer jusqu'à devenir, ces dernières années, une importante chaîne satellitaire au Moyen-Orient.
Au moment de l'attentat, nous avions eu de nombreux débats sur l'horreur anonyme qui tentait déjà d'anéantir les jeunes espoirs de la Révolution du Cèdre. Nous nous demandions si May Chidiac, la plus ultra-coquette des journalistes libanaises, n'aurait pas préféré la mort à la mutilation. Elle avait certainement ses détracteurs, dont un, au moins, qui lui en voulait beaucoup. Mais nous étions sûrs qu'elle reviendrait. Nous attendions son come-back sur le petit écran avec impatience, comme un retour de giffle à tous ceux qui s'en prenaient si lâchement à la liberté de notre presse.
Aujourd'hui, elle est là : blonde (fausse ?), pulpeuse, libanaise jusqu'au bout des ongles, aussi maquillée qu'avant, brushing parfait, tailleur extravagant et impeccable. Elle a toujours le même sourire éclatant. Fascinée, je l'ai observée pendant quelques minutes, sans pouvoir me concentrer sur ce que ses interlocuteurs disaient. Elle était comme d'habitude. Elle exerçait son métier avec autant de passion. Elle gesticulait uniquement de la main droite.
Elle force l'admiration par son courage et sa détermination. C'est notre petite vengeance du moment sur la mort.

Décompte

Ca y est : Dahyé a fait l'objet de nouveaux bombardements. Les 5 déflagrations étaient sensiblement plus fortes que d'habitude (quelle habitude !) : le "périmètre de sécurité" ayant été totalement détruit (un ground zero de chez nous), les destructions se rapprochent. Elles ne peuvent plus désormais que viser des maisons que j'espère vides. Soupir.

From Condie to Pepsi... et la troisième voie

A Beyrouth, la nuit est tranquille. La journée l'a également été, enregistrant même un pic d'activité en fin de matinée. Comme si 48h d'un calme tout relatif suffisaient à remettre la machine économique en branle.
L'espoir commencerait-il à poindre ? La visite, que l'on n'espérait plus, d'une Condie souriante (je me demande bien pourquoi) à un Siniora crispé et à un Berry porte-parole du Hezb (dont le Secrétaire Général est invisible) laisse supposer que les négociations sont entamées. Pourtant, à l'issue des entretiens, il n'y eu de commentaire ni d'une part ni de l'autre. Les médias ont toutefois laissé entrevoir les principaux points des accords :
1. Etablissement d'un cessez-le-feu
2. Echange des prisonniers
3. Retour des réfugiés
4. Déploiement d'une force internationale à la frontière Sud
5. Résolution de la crise identitaire des fermes de Chebaa
Le hic, c'est que les uns sont partisans d'une application en 1-2-3-4-5, et les autres d'une application en 2-1-5-3-4, de préférence en deux étapes. Je n'ai pas compté toutes les combinaisons possibles, mais j'ai compris qu'il y en aurait encore pour un moment.
Chaque chaîne télévisée a baptisé l'agression israélienne à sa manière : La Future dénonce La guerre contre le Liban ; Al Manar annonce La guerre ouverte ; la LBC, qui ne diffuse plus qu'à travers son relais satellite, titre La guerre de Juillet 2006. Pour cette optimiste dernière, je me demande ce qui se passera si la situation se prolonge de plus d'une semaine. En ville, les pronostics pullulent : de "plus que 3-4 jours" à "plus que 2-3 semaines", personne ne conçoit que les choses s'éternisent ainsi. Ceux qui ont des certitudes absolues quant à l'avenir m'amusent et m'agacent à la fois.
Depuis deux jours, l'essentiel des nouvelles se résume à nouveau en 30 minutes. La guerre de l'information et de la désinformation continue, les chaînes les plus neutres reportant les divergences d'opinion : "Un hélicoptère israélien s'est écrasé, provoquant la mort des deux pilotes. Le Hezbollah crie victoire. Israël invoque un accident contre des câbles électriques".
Des missiles de type Raad II (ie, Tonnerre II, traduction arabe du nom d'origine en iranien) se sont abattus sur le nord d'Israël. Tout le monde se demande où sont les grandes surprises que le Sayyed a promises. Un officier israélien a annoncé que 10 immeubles seraient désormais démolis à Dahyé pour chaque roquette qui tomberait sur Haifa. Nous craignions donc une nuit agitée. Peut-être que le décompte ne commencera que demain ?
Hariri Jr, qui n'a décidément ni la prestance ni le charisme de feu son père, a rencontré Javier Solana à Bruxelles. Il a conclu : "We don't want another war on Lebanon". J'ai pensé à Cyrano : un peu tard, jeune homme !
Les forces de la FINUL devaient finir leur mandat à la fin du mois. Actuellement, leur mission se résume à : "Observe and report what is happening".
Une usine d'éponges a brûlé, alors que l'on manque cruellement de matelas. Le pont qui relie Hazmieh à l'aéroport de Beyrouth a posé un premier genou à terre.
L'inflation des prix du transport continue. Les conducteurs demandent désormais une prime de risque dont personne ne songe à les priver. Un nouveau camion pulvérisé à Kfarchima a définitivement banni l'usage des gros véhicules. Adieu les économies d'échelle : il faut à présent compter 500$ au lieu de 80$ pour se faire livrer sa marchandise du port par petits paquets.
Entre temps, l'axe du mal iranien lance une campagne encourageant le boycott des produits sionistes. J'ai ainsi appris que Pepsi signifie en fait : "Pay Each Penny to Save Israël". Pourtant, la boisson a été créée en 1893 (1890 A.D. dans Wikipedia Farsi) : c'est sans doute la preuve indubitable de l'ancienneté du complot sioniste. Chez nous, une réfugiée du Sud à Baalbeck, puis de Baalbeck à Beyrouth clame : "Dieu nous garde Sayyed Hassan". Elle portait une chemise noire, avec un grand Mickey imprimé sur la poitrine. De tous ces amalgames, je ris, je ris...
Dans ce conflit qui ruine mon pays, je réalise que je ne soutiens aucun des belligérants. Je n'ai rien contre les chiites, ni rien contre les juifs. Je fais partie d'une nouvelle génération qui pourrait tirer un trait sur le passé : aussi bien que je refuse de voir en tout musulman un islamiste, je refuse d'en vouloir aux petits israéliens d'être nés, comme moi, sur cette terre. Mais je n'aime ni les combattants de Dieu et leur culture de la mort, ni les soldats de Tsahal et leur application sauvage de la loi du Talion. Pendant ces 13 derniers jours, j'ai enragé de voir mon gouvernement otage d'une milice trop forte, autant que j'ai été révulsée de voir de petites israéliennes marquer "To Lebanon with love" sur des obus qui m'étaient destinés.
Au risque d'être naïve, je trouve simpliste de déclarer, post 9/11 : "You are either with us or you are against us". Aujourd'hui donc, comme la majorité de mes concitoyens, je cherche une troisième voie.

A Beyrouth, sciemment ou pas, la campagne publicitaire de la banque Audi promet :
(Mahma talabbadat el ghouyoum, sata3oudou chams Loubnan - ie, malgré les nuages, le soleil du Liban reviendra).
Et en dépit de tout, moi, j'ai envie d'y croire.

lundi 24 juillet 2006

Petites annonces

J'ai toujours adoré lire les petites annonces. Celles du journal de samedi ont retenu mon attention :
- Paris, appt, luxe, meublé, 90 m²
- Baabdat (ie, à la montagne), très bel appt meublé, 2 ch. et 3 ch., vue imprenable
- A louer, t.b. restaurant-pub Broummana (toujours la montagne)
- Achetons objets d'art et tapis anciens, payons cash
Partout, les prix augmentent. Il faut désormais compter 2h ou 3h pour faire des trajets qui, il y a deux semaines encore, ne nécessitaient que 20 mns : le tarif des transports flambent. Un peu plus au nord que très au sud, les appartements se louent à 2.000$ le mois, charges non comprises. C'est habituellement le prix d'un 150 m² à Beyrouth, avec vue sur la mer. Les moins riches se contentent donc des écoles, les plus pauvres des jardins publics. Pour comble, le camp palestinien de Ain el Helwé (Saïda), établi en 1948 et zone de non-droit sur le territoire libanais, a ouvert ses écoles aux réfugiés du Sud. La situation est ubuesque.
Des images des chars israéliens au Liban Sud, je n'ai retenu que leurs traces sur l'asphalte. On n'en voit plus à Beyrouth depuis longtemps : jeune conductrice en 1994, je me demandais pourquoi ma voiture tremblait sur certaines routes ; plus tard, j'ai appris que les chenilles des chars défoncent très régulièrement le sol sur leur passage.
Au bout de 24h de combat, Maroun el Ras est tombé aux mains de Tsahal. Ce village se situe sur le point le plus élevé de Jabal Amel, montagne de l'extrême sud. Maroun el Ras pourrait presque se traduire par "Tête de maronite" : contre toute logique cartésienne, c'était un bastion purement chiite. Je trouve le moyen de sourire du paradoxe. En ce moment, j'apprends tous les jours un peu mieux la géographie de mon pays.
Israël menace de détruire tous les villages où se trouveraient des armes. Ailleurs, les tracteurs oeuvrent déjà pour dégager les routes.
A Chtaura, une usine de bois a été détruite. A 500 m de là, les hangars de Kassatly sont encore intacts. Comme pour beaucoup de marques, Kassatly est le nom de la famille qui produit diverses liqueurs non alcoolisées : jellab, grenadine, eau de rose, eau de fleurs, etc. Je n'ai jamais pu mettre un nom sur l'air de la publicité, mais à chaque fois que je vois une bouteille de Kassatly, je fredonne tout bas, et en français : "Kassatly Chtaura... Liqueur, liqueur, liqueur moi !".
A Dahyé, un immeuble encore debout semble consoler son voisin d'en face, tombé contre lui.

dimanche 23 juillet 2006

Je ne suis pas un rat

Mon frère et sa femme sont partis ce matin.
Hier soir, à 21h30, ils ont reçu un appel de l'Ambassade de France. A 9h30, je les y accompagnais. Chacun avait droit à 10 Kgs de bagages. Ils devaient prévoir de l'eau et de l'écran solaire. Ils ont pris le nécessaire, ainsi que quelques provisions. A 12h, ils étaient enfin à l'ombre, sous les préaux du lycée français. A 16h, ils embarquaient dans un bus. A 18h30, et à l'issue de 9 heures de check-in, ils étaient sur un bateau en direction de Larnaca. Ils voguent à l'heure où j'écris ces lignes, sans doute inquiets pour ceux qu'ils laissent derrière eux. Sont-ils assis ou couchés ? Dorment-ils ? Ont-ils le mal de mer ? Dans tous les cas, demain, ils seront à Chypre. Dans 24h à 48h, au plus tard, ils seront à la maison, à Paris.
A Beyrouth, l'Ambassade de France se situe sur la route de Damas, non loin du Musée National, de la faculté de médecine de l'USJ (mon université) et des bâtiments flambant neufs de la Sûreté Générale. Récemment rénovés, les locaux de l'Ambassade jouxtent ceux du Centre Culturel Français (communément appelé CCF), de l'AFD (Agence Française de Développement) et de l'AUF (Agence Universitaire de la Francophonie). Juste derrière, on peut encore apercevoir des immeubles entièrement criblés de balles : certains sont sans portes, ni fenêtres ; ces dernières années, ces visions d'un autre temps devenaient de plus en plus rares. La route de Damas, à ce niveau là, se confondait avec la ligne de démarcation. Il a fallu lutter pour qu'un immeuble y soit préservé en l'état, pour la mémoire de ceux qui, croyait-on, n'auront pas connu la guerre (d'avant).
Au point de rassemblement, dans une rue adjacente, il y avait foule. Enfants, parents et bagages attendaient. Il était impossible de savoir qui était plus nombreux des voyageurs ou de leurs accompagnateurs. La queue s'étalait en plusieurs demi-cercles autour d'un point d'entrée unique : les gens étaient debout côte-à-côte en une masse compacte vers l'avant, plus clairsemée vers l'arrière. Des enfants confondaient le bourdonnement des valises roulant sur l'asphalte avec celui des avions. Des femmes affolées essayaient d'atteindre les barrières sans perdre ni valises, ni petits. Des familles avaient la larme à l'oeil, d'autres patientaient sagement. Des étrangers semblaient un peu perdus dans le chaos ambiant. Des drapeaux espagnols, belges et allemands flottaient par-ci par-là. Une caméra filmait scrupuleusement les différentes scènes. Je l'ai fusillée du regard. Dans ces moments douloureux où la fierté (ou la pudeur?) exigerait la solitude, il faut encore se faire arracher l'image de son malheur, la diffuser, et déverser ses pleurs sur des millions de téléspectateurs hypnotisés, saturés et, le plus souvent, indifférents.
Il n'y a pas de mots pour décrire ici la chaleur, l'attente, l'angoisse, l'incompréhension des enfants, la fureur des adolescents ou la résignation des adultes. Moi, je leur en veux presque de partir. A la télévision, ils ressemblent à des rats qui, en désertant le navire, en présagent la fin. Moi-même, je m'en voudrais dans quelques jours, lorsqu'il faudra partir, comme pourtant prévu. Je me le répète souvent : je ne serai pas évacuée ; je rentrerai à Paris, comme prévu. Non pas comme un rat, mais simplement COMME PREVU.
Lorsque j'ai quitté les voyageurs, le soleil tapait déjà fort. Quelque part, pas loin, un coq chantait. Partout ailleurs, il n'y avait rien que le silence.
Je leur avais donné mes petits pains au chocolat. J'ai voulu en acheter d'autres. La pâtisserie Pâte à choux était fermée. Normal. Après tout, aujourd'hui, c'est dimanche.

24h à Beyrouth

4 déflagrations à Dahyé, suivies de 2 autres, 20 minutes plus tard.
Le temps pour moi de faire le trajet de Beit Mery, où j'ai été déjeuner. Sur la route, j'ai eu du mal à distinguer la fumée tellement le gris du ciel était bas. A propos de cette grisaille permanente, Robert Fisk, journaliste anglais (The Independent) et résident à Beyrouth depuis 30 ans, a écrit, hier :
"And across them all has spread a dark grey smoke that works its way through the entire city, the fires of oil terminals and burning buildings turning into a cocktail of sulphurous air that moves below our doors and through our windows. I smell it when I wake in the morning. Half the people of Beirut are coughing in this filth, breathing their own destruction as they contemplate their dead."
Les derniers mots sont criants de vérité : voilà des jours que j'essaye, sans y parvenir, d'exprimer exactement ça.
Sur la route, je n'oublie plus jamais de tenir le volant à deux mains. Je me répète qu'en cas de déflagration, je dois bien garder le cap. A chaque fois que je passe au-dessus ou en dessous d'un pont, je double de vigilance et essaye de garder la tête haute. Parfois, j'oublie de respirer. Je le réalise quelques instants plus tard. Je me reproche immédiatement ma faiblesse : je vis dans une région préservée.
Il semblerait d'ailleurs que je ne sois pas la seule à le savoir : les réfugiés du Sud qui affluent encore tous les jours préfèrent parfois être logés dans les écoles de "Char'iyé". Char'iyé, Beyrouth-Est, par opposition à Gharbiyé, Beyrouth-Ouest, étaient séparées pendant la guerre (d'avant) par une ligne de démarcation. Ces deux mots, je me suis efforcée de les bannir de mon langage, dans une tentative de me réapproprier ma propre ville. Comme je connais les quartiers d'Ashrafieh, de Sioufi et de Gemmayzé, j'ai progressivement apprivoisé Hamra, Clémenceau, Ras Beirut et tant d'autres. S'il m'arrive encore de me perdre dans certaines ruelles, je suis désormais chez moi partout, même à Basta où, pour mieux négocier les prix, ma mère me demandait de lui parler en arabe. Mais je mentirais si je prétendais m'être souvent promenée dans les rues de Dahyé : aucun bar, aucun magasin, ni aucun ami ne m'y ont jamais attirée.
Il semblerait que la nuit ait été agitée : je n'ai rien entendu.
J'ai beaucoup dormi sur les dernières 24 heures. Assez étrangement, je me suis endormie pendant le 20h d'hier. La nuit, je n'entends plus rien : je dors d'un sommeil de plomb, sans plus être réveillée par les déflagrations. Le matin, j'ai encore sommeil. Je fais des siestes d'une demi-heure qui me semblent durer toute une nuit. Je m'inquiète pour mon horloge biologique.

samedi 22 juillet 2006

La rage

La LBC et la Future viennent d'être bombardées. L'une des LBC (libanaise ou internationale) n'émet plus.
Des relais de téléphone ont aussi été touchés dans le Nord.
Les raffineries de Tripoli également.
Je l'ai appris par un ami au téléphone. Un "pourquoi ?" a dévancé mes pensées. A l'autre bout du fil, il a déclenché une petite colère.
Depuis une semaine, le courage de nos journalistes, qui se rendent dans les régions les plus éloignées et les plus dévastées, nous réconfortait et nous laissait admiratifs. Nous étions épatés par leur ténacité et par leur volonté de faire passer l'information à tout prix.
Je ne peux plus m'empêcher d'enrager. J'enrage. J'enrage. J'enrage.

Acronymes

Pour ceux qui ont lu l'extrait de Trainspotting, je voudrais préciser que DIY signifie Do It Yourself, et renvoie à la notion de bricolage. Je le sais parce que, jeune stagiaire en banque, j'ai eu l'occasion de faire une présentation sur le sujet. Depuis, je suis (sans doute un peu bêtement), fière d'être à ce point intime avec la langue anglaise.
Par ailleurs, j'ai voulu vérifier que DCA signifiait bien Défense Contre les Avions. Google m'a renvoyé la question suivante : "Comment faire pour utiliser le canon DCA pour détruire le char tigre près du moulin? En tirant, aucune balle ne part et l'icone du canon devient rouge". Il a également répondu un peu plus bas : "C'est pareil le canon flak et le canon DCA : une fois j'ai tiré sur un gars dans une montée yavai une trainée de sang d'au moins 2 metre après".
J'ai failli mettre du temps à comprendre que, sur la toile, la DCA fait plus souvent référence à un jeu vidéo qu'à la réalité.
Le ciel de ce matin est d'un bleu tendre. Le vent de Beyrouth soulève mes papiers et agite la mer. La rumeur dit que c'est le calme qui précède la tempête. Les ports de Beyrouth et de Dbayé sont pleins de ressortissants américains, australiens, européens et même indiens : des milliers de personnes "se font évacuer" dans le désordre le plus complet. Cela dit, les aéroports ne sont pas toujours plus ordonnés. Tout le monde redoute ce qui adviendra une fois que le Liban sera vidé des vies qui comptent. Avant-hier, les Marines ont débarqué à Beyrouth, pour la première fois depuis qu'ils ont déserté mon pays au début de la guerre (d'avant) : je n'ai retenu que l'image d'un jeune soldat coiffé d'un bob ; j'ai trouvé peu décent de le voir marcher en mâchant un chewing gum, négligemment.

Sans titre

Ce matin, quand j'ai écrit que le pont de Mdeirej était coupé en deux, je n'avais pas encore vu les images. C'était un euphémisme. Il faut imaginer le pont de Mdeirej : le plus haut pont du Moyen-Orient, la gloire des mégalos et le malheur des écolos, construit à coup de millions de dollars, reliant deux montagnes du Liban, surplombant la vallée qui les sépare à une hauteur de 100 m, filant tout droit vers Damas, vertigineux, moderne, tout gris de béton, bigrement efficace pour le transport des hommes et des marchandises... Il y a quelques jours, les premiers bombardements l'avaient déjà rendu impraticable aux roquettes. La nuit dernière, l'acharnement des avions israéliens l'a amputé d'une voie. Celle du retour à Beyrouth. Sur 200 m, de son faîte jusqu'à sa base, le pont est désormais couché à flanc de montagne. Le moignon qui lui reste tend désespérément ses fers au-dessus du vide.
J'ai beau tenter de garder la tête froide depuis une semaine, le pilonnage systématique finira par me rendre haineuse. Je n'ose pas imaginer les atrocités qui suivront l'offensive terrestre en cours.
Mais parlons d'autre chose. Parce que malgré tout, il nous arrive souvent de rire dans la journée, peut-être même plus que d'habitude. A moins que nous nous en souvenions plus que de coutume. La photo du cardinal Sfeir, de retour de son séjour aux Etats-Unis, m'a beaucoup fait rire : ce n'est pas tout les jours que l'on peut voir deux hommes d'église parés d'une tenue quasi-militaire. Mar Nasrallah Boutros Sfeir est la plus haute instance maronite au Liban : malgré tout le respect qu'il faille afficher envers les personnes âgées et les figures religieuses, j'ai toujours trouvé cocasse qu'il partage avec son homologue chiite, cheikh Hassan Nasrallah, le divin nom de Victoire de Dieu.
Plus tard, mes deux ministres des Affaires Etrangères étaient debout côte à côte. Douste Blazy a dit : "Cette violence est contre-productive". Là encore, je n'ai pas pu m'empêcher de rire. Peut-être était-ce nerveux ?
J'ai remarqué que, depuis la création de ce blog, j'envahis la table de notre salle à manger : ordinateur, imprimante, câbles, papiers, livres et objets divers s'étalent dans le désordre le plus complet, tous les jours un peu plus. Les autres pièces de la maison ressemblent à Beyrouth : elles sont désormais presque vides. Tout a été soigneusement rangé. C'est à la fois une mesure de protection et une vieille habitude : les libanais, capables des meilleurs barbarismes sans le savoir, ont l'habitude d'estiver à la montagne (ie, fuir la chaleur moite de Beyrouth pour l'air frais de la montagne toute proche, où ils ont le plus souvent une résidence secondaire). Après avoir profité des bienfaits de la mer, nous irons bientôt nous installer à plus de 1.800 m d'altitude, pour goûter pendant plus d'un mois aux bonheurs arides de la haute montagne. Ensuite, ce sera la rentrée des classes, l'odeur des nouveaux cahiers et le grand ménage de l'automne. Les tapis retrouveront leur place, les housses n'auront plus à protéger les meubles de l'ardeur du soleil et les bibelots trôneront à nouveau sur les tables. C'était le rituel annuel de mon enfance. Je m'y replonge avec nostalgie en raison de la guerre à l'extérieur et de l'intérieur actuel de ma maison, préparée pour un départ inopiné et à durée indéterminée.
En 1984, je me souviens d'avoir interrompu mon année scolaire, pour la première fois de façon consciente. Le pourquoi, je l'ignore encore : c'est en 1982 que l'armée d'Ariel Sharon (est-il encore maintenu en vie ?) entrait à Beyrouth. Pourquoi fuyions-nous donc vers le nord deux annés plus tard ? A chaque fois que j'essaye de fouiller ma mémoire, les dates se confondent, les images se brouillent dans mon esprit, et je ne me souviens plus que du bonheur d'habiter au bord de la mer et d'aller à l'école l'après-midi : nous attendions que les élèves de l'école dont nous avions emprunté les bâtiments aient fini leurs cours pour entamer les nôtres. Depuis, je n'ai jamais compris pourquoi il fallait se lever tôt pour aller à l'école.
Nous suivions le double programme des bacs libanais et français. J'ai étudié la Révolution Française, les guerres napoléoniennes et les deux Guerres Mondiales. Je me souviens des débats passionnés que nous avions, adolescents, autour du Général de Gaulle et de la constitution de la Ve République. En revanche, mon livre d'histoire libanaise se terminait sur cette phrase : "En 1946, le dernier soldat français quitte le sol libanais". Je n'ai de la guerre (d'avant) que mes souvenirs d'enfant et mes lectures d'adulte. Je me demande combien de mes concitoyens la curiosité a poussés jusque dans les livres.
En 1989 et 1990, j'ai également dû interrompre mon année scolaire. La première année, mes parents me promettaient que je retournerais à l'école sous peu : emballée par cette chance inespérée de mieux préparer mes examens, j'ai appris par coeur les premières pages de mon livre d'histoire (Bordas). Au bout de quelques semaines, lassée de voir et revoir Louis XIV et Mazarin poser, j'ai commencé à lire assidument : Mickey Parade et Super Picsou Géant étaient mes favoris, le Grand Meaulnes mon livre fétiche, mais les déboires de Charles Bovary me laissaient un sentiment d'ennui profond.
Depuis ce temps, à chaque fois que la paresse l'emporte sur ma volonté, je suis certaine qu'un événement extraordinaire viendra m'accorder le sursis nécessaire pour finir mes travaux. Je n'avais pas si tort. En 1996, il y eut l'opération israélienne baptisée "Les raisins de la colère" et, plus tard, en France, les grandes grèves parisiennes : je dois être une des rares à les affectionner ; elles ont un arrière-goût d'enfance.
En 2006, j'ai simplement envie de reprendre ma vie d'il y a 10 jours, planifier mon prochain retour à Beyrouth et rêver de la bibliothèque de mon futur appartement.
J'ai passé l'après-midi à la montagne. Ou plutôt, je l'ai passée à observer Beyrouth, sa pointe et ses tentacules de béton, les navires dans son port et les frégates au large. J'ai photographié la grisaille dont je parle depuis quelques jours, en me demandant si le ciel allait enfin se décider à pleurer sur mon pays. Le coucher d'un soleil absent était tout à fait remarquable.
Dans les reportages télévisés, entre deux colonnes de fumée, on peut encore apercevoir les drapeaux du Brésil ou de l'Allemagne, fièrement affichés dans tout le Liban à l'occasion de chaque Mondial (ie, la coupe du monde de football, telle qu'on l'appelle ici) : l'avantage de n'avoir pas d'équipe nationale, c'est que la fête est garantie, quel que soit le gagnant.
Une foultitude d'autres détails m'ont frappée.
Dans les rues, la poubelle commence à s'entasser : j'avais oublié tous ces monticules qui enlaidissaient les rues de Beyrouth et qui ont abouti, en 20 ans, à l'édification d'une énorme décharge municipale en bord de mer, près du port, portant le nom tout à fait saugrenu de Makab el-Normandy (Makab signifie décharge).
A Gemmayzé, la pancarte d'un magasin arbore fièrement "Saint-Etienne, capitale française de l'armement". Depuis 9 ans que j'habite en France de façon quasi-continue et qu'il m'arrive de fréquenter des stéphanois, je n'ai jamais eu vent d'une telle information. Google confirme qu'on n'en parle pas assez.
Dans le journal, on n'oublie pas Gérard Oury et Rabbi Jacob, même par les temps qui courent. Les programmes des chaînes télévisées locales sont toutefois "suspendus en raison de la situation".
Les avions israéliens survolent encore Beyrouth à basse altitude : tous les radars de l'armée libanaise ayant été détruits, les DCA sont aveugles et les pilotes israéliens à l'abri de leurs tirs. Pourtant, je n'ai pas entendu de forte déflagration depuis 24 heures. La nuit dernière, c'était au tour de la Bekaa de connaître, impuissante, le pire déluge de feu de son histoire. Ce soir, à qui le tour ?
La Future, chaîne de feu Hariri, marquait aujourd'hui (mais c'est déjà hier) : 522... li'ajli Loubnan (ie, pour le Liban) ; elle compte religieusement les jours qui séparent le 14 février des résultats de l'enquête internationale sur le meurtre de son fondateur. Comme 2005 me semble loin.
Aujourd'hui, les israéliens enterraient leurs morts. La cérémonie était de mise, et les cercueils entourés d'un drapeau frappé de l'étoile de David en son centre. Dans la ville plusieurs fois millénaire de Tyr, les cimetières sont pleins. Des cercueils en bois brut sont tagués de numéros et alignés par de jeunes soldats dans une tranchée creusée aux abords de la ville. Pendant ce temps, on discute à New York, on fixe un congrès à Rome, on se réunit au Caire, à Moscou ou à Paris : en bref, on temporise...
Pendant ce temps, j'ai mal pour mon pays.

vendredi 21 juillet 2006

Mon devoir citoyen en quelques liens

Les commentaires et les emails se multiplient pour manifs, pétitions, volontariat et donations. J'ai donc fait de mon mieux pour apporter ma pierre à l'édifice, avec cette petite liste de sites libanais que je tenterai de mettre à jour au fur et à mesure. Je n'ai pas tout lu : je laisse au lecteur la liberté de surfer sur la vague qui lui convient.
- Lebanon Cease Fire Graphic : matériel graphique (affiches, pins, flyers, etc.) à télécharger
- Save Lebanon : plateforme de coordination de différentes initiatives, dont une liste des manifs dans le monde (exhaustif ?)
- Sodeleb : association pour la solidarité et le développement, plateforme de coordination
- Act up Lebanon : nouvelle plateforme de coordination
- Autres listes de manifs dans le monde : Lebanon expats et Stop the war
Les pétitions et les textes de cessez-le-feu à envoyer :
- A Kofi Anan / epetiton / Justice for Lebanon / Leb.org / né à Beyrouth (pétition des artistes) / Babelmed (pétition des intellectuels francophones)
Par pays :
- Belgique : Urgence Liban
- Canada : Tadamon
- Espagne : Paz ahora / en Catalogne : Plataforma Aturem la Guerra
- France : Pour que vive le Liban - appel de la majorité silencieuse pour des rassemblements apolitiques
Pour aider au Liban :
- ILDES (où j'ai travaillé en 2005) +961.4.710.535 : créé en 1986, l'ILDES vient en aide aux milliers de libanais déplacés et réfugiés depuis 1975
- National High Relief Center +961.1.985.880
- Mowatinun +961.3.495.058
- Samir Kassir Foundation +961.3.37.27.17
- The Lebanese Red Cross +961.1-372.166
- Spears Relief Center, Zico House +961.1.745.092
- AUB Medical Emergency Fund : online donations, +961.3.996.543, or + 212.583.7600 (NY)
- Al Huda Society for Social Care
Les blogs :
- Lebanese bloggers : créé en février 2005, à la mémoire des morts de l'année dernière, avec un nombre impressionnant de liens vers d'autres blogs et sites
- Letters apart : adresses et n° utiles ou pour se rendre utile
- Lebanon heart blogs : un bon mix des deux précédents, avec de nouveaux liens, une liste des manifs et une mailing list pour se tenir au courant
Les plus personnels et les autres :
- Beirut under siege : un PhD suédois à Beyrouth en ce moment
Partout, des anonymes comme moi témoignent.
"Vote for Sanity" sur Blogging Beirut reste la chose la plus sensée que j'aie vue. Avec de belles photos en prime.

Depuis 4h du matin, les avions volent très bas dans le ciel de Beyrouth.
Le pont de Mdeirej (route de Damas) est littéralement coupé en deux depuis cette nuit : il n'est même plus possible de le traverser à pied.
Des hélicoptères de l'armée israélienne ont survolé le Mont Liban.
Au milieu de la nuit, certains portables ont sonné : un message pré-enregistré demandait en arabe la libération des 2 soldats israéliens et tenait le gouvernement libanais responsable de la situation actuelle. Quand s'arrêtera la science-fiction ?

2 pelés et 3 barbus

Nous devions être aux alentours de 300, dont 100 journalistes et 50 étrangers, à la plus petite manif qu'ait connue le Liban en 18 mois. Les libanais étaient, à leur habitude, pleins de créativité et d'émotion.

Les voitures, les minibus et les camions nous klaxonnaient à qui mieux mieux : j'avais plus l'impression de perturbater la circulation que de manifester. Arrivés devant les bâtiments de l'UE, nous avons eu droit à quelques mots de Patrick Renaud en personne (président de la délégation de la Commission Européenne), immédiatement suivis par une reprise de Dalida entonnée en choeur : Paroles, paroles, paroles (prononcer "paRolé")... Puis, comme ce que l'on m'a rapporté des manifestations de Londres et de Paris, il y en a eu pour scander : "Hezbollah, Hezbollah". L'effritement de la manifestation était quasi-immédiat tellement le sujet ne fait pas consensus en ce moment. Dans certains quartiers, les habitants ont demandé aux réfugiés de retirer les (très rares) drapeaux partisans.
J'ai fait la connaissance d'une jeune femme qui affichait tous les signes de la révolte et du désespoir. Fascinée, je l'ai observée retenir les groupes qui quittaient la manifestation en leur répétant : "Vous ne devez pas partir. Nous voulons tous la même chose : que cette agression cesse". J'ai timidement été lui demander son nom. Elle s'appelle Jamila. Comme la Djémila de Jean-Luc Lahaye, comme Jamilé, véritable nom de notre nounou, ou simplement comme l'adjectif féminin arabe pour "jolie". Elle était digne et belle. Elle portait des baskets, un jeans et une chemise noire à manches longues. Pour une raison que j'ignore, peut-être en signe de deuil, elle avait une large bande de tissu noir brodée de rouge nouée autour du bras. Elle avait les yeux verts et les traits fins. Son visage était tendu. Ses mains tremblaient un peu. Elle parlait français. Sa colère m'a fait penser à la jeune afghane sur la célèbre couverture du National Geographic. Elle portait un voile gris moucheté de noir.
Après un échange de quelques minutes, je n'ai pas pu me résoudre à partir. Je lui ai demandé si je pouvais prendre une photo avec elle. Je ne sais pas pourquoi, mais j'étais heureuse de pouvoir nous réunir sur un cliché, elle et moi que tout semble séparer, elle et moi qui, pour n'importe lequel des journalistes étrangers présents, aurions pu être des clichés opposés.
J'ai vu Asma parler devant la caméra de France 5. Asma est une jeune femme d'une trentaine d'années, brune, belle, et dotée d'un sacré caractère. Je l'ai croisée des dizaines de fois lors des manifestations de 2005 : elle encourageait les foules, distribuait des drapeaux libanais, et déroulait d'énormes banderolles de tissu pour que nous y inscrivions nos slogans d'espoir. Elle a campé pour la liberté. Elle milite encore et toujours pour la liberté. Elle est magnifique de courage, et défend haut et fort ses convictions. Elle déteste ce qui se passe autant qu'elle a pleuré la mort de Samir (Kassir). Elle est parfaite pour convaincre les médias.
Nous étions si peu nombreux et si peu alignés, que je suis rentrée déçue. Mais nous avions tout de même réussi à créer une "3aj'a" (ie, trafic) dans les rues de Beyrouth, vides depuis une semaine.
Epuisée sans raison, je me suis endormie pendant plus de 3 heures au cours de l'après-midi. Je me suis réveillée en sursaut, croyant avoir raté la fin du monde en direct live à la télé, mais il ne s'était rien passé de nouveau. Les bombardements du Sud, du Nord, de la Bekaa, des routes, des ponts et des usines, tout cela n'est malheureusement plus "nouveau". Des journalistes ont été jusque dans les villages situés à la frontière sud : les habitants leur ont offert le café, l'air de rien. J'ai été impressionnée par tous ceux qui refusent de partir de chez eux. Moi-même, je refuse de dormir en dehors de la maison, mais je suis bien moins exposée au danger. La prison de Khiam, ancien centre de détention israélien au Liban et sorte de musée de la résistance depuis 2000, a été bombardée. Je n'oublierai pour autant pas l'incription "Blockhaus" qui était gravée sur ses murs...
J'ai appelé un ami, et je lui ai demandé ce qu'il faisait. Il m'a répondu : "Je lis". J'étais sidérée. Lire est une activité tellement paisible qu'elle paraît inconcevable en ce moment.
Nous étions plusieurs à nous retrouver à Gemmayzé le soir : nous avions tous besoin de parler. En voici le résultat : le "pourquoi ?" a été ajouté en dernier.

jeudi 20 juillet 2006

Les fenêtres ont encore tremblé.
Après 24h de calme, les raids ont repris sur Dahyé.
Je sors.

From Trainspotting and Siniora

Trainspotting m'avait fait l'effet d'une révélation : j'avais retenu mon souffle pendant deux heures, et définitivement pris le parti de la vie à la sortie du film. Je cite l'extrait qui m'a marquée et que l'on pouvait acheter pour 10F (aujourd'hui 2€) dans les couloirs du métro parisien.
Choose Life. Choose a job. Choose a career. Choose a family. Choose a fucking big television, choose washing machines, cars, compact disc players and electrical tin openers. Choose good health, low cholesterol, and dental insurance. Choose fixed interest mortgage repayments. Choose a starter home. Choose your friends. Choose leisurewear and matching luggage. Choose a three-piece suite on hire purchase in a range of fucking fabrics. Choose DIY and wondering who the fuck you are on a Sunday morning. Choose sitting on that couch watching mind-numbing, spirit-crushing game shows, stuffing fucking junk food into your mouth. Choose rotting away at the end of it all, pishing your last in a miserable home, nothing more than an embarrassment to the selfish, fucked up brats you spawned to replace yourself. Choose your future. Choose life...
Fouad Siniora a dit à peu près la même chose aujourd'hui :
We have chosen life. We refuse to die.
C'est vrai. Je ne veux pas oublier l'immense espoir du 14 mars de l'année dernière. Je ne veux pas oublier ma conviction profonde en la cohabitation pacifique des hommes de ce pays. Je ne veux pas oublier qu'à l'heure de la mondialisation, nous vivons tous dans un énorme patchwork culturel.
300 morts et 1.000 blessés depuis le début de cette semaine infernale au Liban.
Aujourd'hui, 2 arabes israéliens, entre autres (et cet "entre autres" est terrible), sont morts des roquettes du Hezb.
Lorsque Siniora a demandé si la vie des libanais valait moins que celle des autres citoyens de ce monde, je me suis demandé pourquoi il ne l'avait pas littéralement dit : est-ce que la vie d'un libanais vaut moins que celle d'un israélien ?
Vaut-elle moins ?
Les deux perforeuses d'Ashrafieh ne sont finalement qu'un peu carbonisées : par égard au malheur ambiant, l'événement n'aurait pas figuré dans ce blog n'était-ce sa proximité.
J'ai reçu un texto appelant à une manifestation de protestation demain à 11h, devant les bâtiments de l'ESCWA (Economic and Social Commission for Western Asia) au centre-ville. La même question est sur toute les lèvres : "Et s'ils bombardent la manifestation ?"
Je suis effarée de constater à quel point la plus ignoble des ignominies est devenue envisageable : les images de ces derniers jours sont si épouvantables que le "3adouw es-souhyouni" (ie, l'ennemi sioniste, ainsi qualifié par Al Manar) est désormais paré des mêmes attributs que le diable. Est-ce que quelqu'un d'autre que moi se demande ce que pensent les pilotes des bombardiers israéliens ? Je ne peux pas croire qu'ils se réjouissent tous de ce qu'ils sèment, fussent-ils convaincus de leur droit à se défendre. Je me demande s'il y a autre chose que la peur qui puisse susciter une telle folie destructrice.
Tout ceci me fait fortement penser au Maccarthisme et à la chasse aux sorcières. L'ennui ici, c'est qu'il y en a chez les rouges qui appuient Mac Carthy.
Mais enfin...
Good night (et, si je peux me permettre, good luck).

Hormis 4 fortes déflagrations en début de soirée, la nuit a été calme à Beyrouth.
Que se trame-t-il ?

mercredi 19 juillet 2006

Nounou

Notre nounou vient de partir. Elle n'en pouvait plus du huis clos, de la ville trop calme, et de se retenir de pleurer.
J'ai réussi in extremis à l'empêcher d'attendre un service (taxi collectif) dans les rues désertes. Je viens de l'accompagner à la station de bus de Dora, où elle a pris un minibus blanc bondé qui partait vers le nord. Elle l'a fait patienter pour revenir me dire au revoir mais, dans sa précipitation, elle s'est trompée et a salué le conducteur d'une autre voiture. J'ai failli rigoler, mais elle avait l'air perdu et les larmes aux yeux. Je suis descendue l'embrasser en lui faisant promettre de revenir nous voir au plus tôt. Je l'ai laissée partir avec un grand sourire et un pincement au coeur.
Notre nounou a 75 ans. Elle est un monument culinaire et affectif familial. L'âge l'a rendue très pragmatique : depuis quelques années, et pour moins se fatiguer, elle utilise un séchoir pour préparer le barbecue.
Comme pendant la guerre (d'avant), les radios font un excellent travail d'information. Sot Lebnen et Lebnen el horr (Voix du Liban 93.3 Mhz et Liban libre 102.3 Mhz) diffusent en permanence des annonces de tout genre : X habite seul et peut héberger une famille de 10 personnes ; l'école Y a besoin de couches et de vivres ; l'hôpital Z cherche un donneur du groupe O+. Un enfant de 40 jours est bloqué dans un village dont tous les accès ont été bombardés : nous sommes de retour à l'ère pré-industrielle et plusieurs régions ne sont accessibles qu'à pieds.
Au retour, j'ai fait un détour par le terrain qui a été touché ce matin. C'est en fait le carré situé à droite, deux blocs avant Soulier Gérard. Les bandes jaunes que les policiers ont tendu à l'entrée n'ont pas empêché les journalistes d'y pénétrer : j'ai l'impression que nous sommes également agressés par des hordes de caméras qui, parfois, n'accordent aucun respect à l'intimité de la douleur. La perforeuse est pulvérisée.
Notre nounou vient d'arriver chez elle, saine et sauve. Joie.

Je ne suis pas un lance-roquettes

L'odeur de soufre s'explique : l'explosion était à 200 m de la maison. Pour ceux qui connaissent Ashrafieh, c'était juste en face de Soulier Gérard. On ne déplore heureusement aucun mort.
Ce que je redoutais hier commence à arriver : la cible était une perforeuse dans un terrain à construire ; elle a pour objectif de creuser un accès à l'eau, histoire que le nouvel immeuble soit doté d'un puits artésien (cf. ma description infra).
Sur les routes, les poids lourds roulent désormais avec des conteneurs aux portes ouvertes, en gage d'inoffensivité. Ils se dirigent vers le port pour y être garés loin des résidents.
La paranoïa de nos voisins du sud n'a d'égal que la folie de nos extrémistes : l'homme normal ne peut que s'efforcer de garder son calme. Et son sourire.

Les bombardements ont repris sur Dahyé.
Nous avons entendu 4 fortes déflagrations : une odeur de soufre se mélange désormais à celle de brûlé.
Je sors vaquer à mes occupations.

Le jour se lève. L'aube est magnifique, le calme est revenu et les oiseaux commencent à chanter.
Je rentre me coucher.

Les bombardements ont repris sur Dahyé.

Une étoile dans le ciel

Ce soir, j'ai vu les étoiles.
Du balcon des amis chez qui je dînais, la montagne libanaise brillait de ces millions de petites lumières qui la magnifient chaque nuit. La splendeur du paysage, la petite brise d'été et le calme de la journée nous auraient presque fait oublier l'atrocité de ces derniers jours. Quelques instants de tranquillité, et cette agression (j'ai enfin trouvé le bon terme) paraît tout à coup totalement irréelle : je caresse encore l'espoir de me réveiller d'un long cauchemar.
L'odeur de brûlé persiste.
En dépit des bombardements de la Bekaa et du Sud, en dépit des soldats de l'armée libanaise morts lors d'une attaque particulièrement lâche (asséner un premier coup, attendre que les secours s'organisent, puis porter le coup de grâce), en dépit des camions de marchandises pulvérisés alors qu'ils stationnaient dans des quartiers résidentiels, la journée aura été calme à Beyrouth. Je n'en crois pas mes oreilles. J'ouvre les volets pour mieux m'assurer de l'absence de bruits hélas (re)devenus familiers. Je n'entends que les générateurs qui grognent. Je crois reconnaître quelques avions. Je m'étonne de l'absence de déflagration. Je redoute la première. Sera-t-elle proche ? Sera-t-elle sourde ? Sera-t-elle meurtrière ? J'ai presque envie de l'entendre pour ne plus être dans l'angoisse de l'attendre. Je me raisonne intérieurement.
Je pense à la démagogie de certains médias étrangers : devant le meurtre d'un bus de civils, se demander s'il y avait un "terroriste" parmi eux ressemble curieusement à la justification d'un acte de barbarie ; expliquer le bombardement de camions par la volonté d'empêcher la circulation d'éventuelles roquettes me semble hasardeux ; qualifier une destruction systématique de "frappes ciblées" me paraît un fort mauvais jeu de mots. A ce train, chacun d'entre nous sera bientôt une cible ambulante, les cadres du Hezb pourront se terrer dans ma cave ou ressembler à de jeunes filles blondes en maillot de bain, et il ne se trouvera personne pour s'en étonner. L'opinion internationale, anesthésiée par la peur du terrorisme, semble avoir perdu sa capacité d'indignation.
Ici, on s'emporte parfois contre la télévision, on approuve certains discours, mais on reste dans le flou le plus total quant à la solution. Je sature de Fairuz à 20 ans, je ne veux rien avouer à Majida el Roumi, et je vais finir par en vouloir à ce cher vieux Wadih, tout pur qu'il soit (tous des stars de la chanson patriote libanaise). L'ignorance de ceux qui osent remercier les libanais de "rendre leur fierté aux arabes" me laisse sans voix.
Toujours est-il que l'accalmie de ce jour nous aura permis de découvrir ce que signifie l'exode d'un demi-million de libanais : les réfugiés affluent dans les écoles, les jardins publics et les lieux de culte. Ils manquent de tout : matelas, médicaments, nourriture, eau. Ils manquent aussi de réconfort, mais personne ne songe à le réclamer. Les secours s'organisent : les grandes associations (Worldvision, Caritas - Secours catholique, la Croix-Rouge et les autes) se concertent pour mettre en place une logistique efficace, les banques en appellent à la générosité des mieux nantis, les organisations recrutent des volontaires. Je me suis inscrite pour aider à distribuer les vivres : j'espère ainsi transformer en action positive un flegme qui commence à me peser. J'ai besoin de palper du doigt la réalité que mon esprit persiste à refuser.
Trop jeune, inconsciente et indemne, j'ai vécu la guerre (l'autre guerre) comme une étrangère aux événements de mon propre pays. Que de fois, plus tard, n'ai-je regretté de ne pas avoir eu l'occasion de manier une gâchette, de sentir mon coeur d'adolescente battre, de connaître les combats, la douleur et la peur... ? Que de fois ne me suis-je surprise en flagrant délit de contradiction entre mes convictions de paix et mes pulsions meurtrières ? Que de fois, que de fois... ?
Même les bourgeois de mon quartier mettent la main à la pâte : la cohabitation forcée ne convient guère à leurs goûts, mais ils ne sont pas encore dénués de tout sentiment. Pourtant, on sent la peur poindre chez les quelques autochtones qui n'ont pas pris la route de la montagne. Chez ceux qui n'écoutent que leurs instincts, la peur irraisonnée de la différence n'est pas moins marquée ici qu'ailleurs.
De partout affluent des emails de protestation, des photos sanglantes et des liens vers divers sondages d'opinion. En l'espace de 18 mois, les libanais de l'étranger auront connu la frustration de ne partager ni la liesse ni le malheur de leurs compatriotes. L'expatriation est une longue série de petits manques. Pour éviter ces sacrifices du quotidien et pour éviter la schizophrénie de la double identité, j'ai choisi de revenir habiter dans cette région du monde. Mes projets d'avenir me semblent aujourd'hui se dessiner en point d'interrogation.
Les évacuations se poursuivent. L'ambassade de France m'a confirmé aujourd'hui qu'il restait de nombreux enfants sans parents à rapatrier. Suivront les femmes enceintes, les vieux, les malades et les familles. En toute logique, les jeunes cadres dynamiques en bonne santé et dotés d'un toit confort 5 étoiles, d'une nounou et d'Internet (ie, moi) passeront en dernier. Je ne m'en plains pas.
Permières déflagrations. Je suis à la fois furieuse et contente de n'être pas soulagée.

mardi 18 juillet 2006

Beyrouth est en feu. J'ai remarqué ce soir que la nuit n'est plus noire : elle reste désormais orangée à l'horizon. Une odeur de brûlé stagne dans l'air chaud et humide de l'été. Je ne peux pas m'empêcher de me demander si l'odeur des charniers palestiniens dont on m'a tant parlé était semblablement persistante.
Les bombardements continuent. Je viens de réaliser que si chaque explosion est suivie d'une épaisse fumée noire, c'est en raison de l'utilisation de bombes phosphoriques. De mémoire, les bombes de la guerre (celle d'avant) explosaient sans feu d'artifice. Faire plus que mentionner ici que ces armes sont interdites depuis 1983 par une Convention au nom complexe serait inutile : croire que l'on peut séparer la guerre de l'abomination relève soit de l'illusion, soit du mensonge.
Le "périmètre de sécurité", zone délimitée par le Hezb à Dahyé, et interdite même à l'armée libanaise (une de ces innombrables zones de non-droit que la communauté internationale voudrait nous voir maîtriser par simple décret), ressemble désormais à Ground Zero.
Des positions de l'armée à Kfarchima viennent d'être attaquées. Le Hezbollah a touché un hôpital en Israël : drôle d'idée...
Le début de la nuit était pourtant calme sur Beyrouth. Il y a deux heures, un commentateur de CNN regardait les étoiles de Haifa et désignait le ciel en disant : "Les avions que l'on entend se dirigent vers le nord. Ils seront sans doute bientôt au Liban". Depuis une heure, les déflagrations ont repris. Je n'ai même plus besoin de regarder les infos pour savoir quand Dahyé est touchée. La première explosion me fait encore sursauter. Les autres me laissent impassible devant mes écrans (PC et télé). Le ventilateur de mon ordinateur se fait l'écho des avions. Mes cours de physique me reviennent en mémoire, et je sais qu'au moment où j'entends une déflagration, elle a déjà eu le temps d'annihiler un bâtiment : les quelques secondes qui séparent le son de la lumière sont aussi celles qui séparent ma vie de la mort de l'un de mes concitoyens. Ne pas avoir peur, dans ces conditions, relève presque de la folie.
Aurons-nous encore de l'électricité au réveil ?
J'ai retrouvé sur le site de CNN la phrase en v.o. de W : "See the irony is what they need to do is get Syria to get Hezbollah to stop doing this shit and it's over". Enoooorme !

lundi 17 juillet 2006

W

Au JT, et entre deux bouchées, cet incroyable aparté de Bush à Blair qui aurait dû échapper aux journalistes : "Tu vois le truc ? Il faut faire en sorte de demander à la Syrie de dire au Hezbollah d'arrêter de semer la merde, et c'est fini".

A quoi tiennent les ponts qui nous restent... !

J'ai retrouvé l'énergie et le sourire : voici la photo d'un de ces innombrables balcons beyrouthins dont j'ai affectueusement parlé hier. :)


Aux infos, des excités de par et d'autre de la frontière.
Des femmes qui pleurent, des enfants qui sourient et des immeubles effondrés aussi. Les dégâts restent pourtant incomparablement plus importants chez nous.
20 minutes de reportage sur les négociations internationales, puis images des décombres que ce nouveau jour laisse derrière lui.
Bombes incendiaires au phosphore reportées.
Plus de 60 minutes de désespoir.

Des mesures et démesure

Il y a 3 systèmes d'eau communément répandus à Beyrouth :
1. Le puits artésien sous l'immeuble, qui garantit l'accès permanent à l'eau en toutes circonstances ;
2. Les réservoirs de stockage sur le toit, régulièrement remplis par l'eau de la municipalité (1 jour sur 2 en hiver, tous les 2-3 jours en été) : un petit réservoir au rez-de-chaussée alimente le réservoir central du toit, qui transmet l'eau à son tour, et de façon simultanée, au réservoir individuel de chaque appartement. Lesdits réservoirs sont généralement fermés par un cadenas. Nano (notre nounou) raconte volontiers comment celui de mes grands-parents était piraté pendant la guerre (l'autre guerre) : excédée, elle était finalement montée remplir le nôtre en aspirant l'eau des réservoirs voisins au moyen d'un tuyau en caoutchouc... Le piratage s'est arrêté le lendemain. En cas de problème, l'eau d'un camion-citerne est pompé jusqu'au toit.
3. Les réservoirs individuels situés au grenier de chaque appartement : dans ce cas (le nôtre), et s'il y a de l'électricité, l'eau publique remplit les réservoirs de chaque étage successivement ; en bref, plus c'est l'été, plus on habite haut, et moins on a d'eau. En cas de problème, il est pratiquement impossible de les alimenter. Depuis que je suis petite, mes parents attendent donc avec impatience le glouglou des réservoirs pour rempir des dizaines de bouteilles, prendre un bain à ras la baignoire, faire tourner la machine à laver ou nettoyer le balcon à grande eau. C'est aussi pourquoi nous surveillons actuellement le niveau des nôtres. Ce soir encore, j'irai me doucher chez des copains. Une bonne occasion d'observer la ville de plus haut.
Pendant la guerre (l'autre, l'autre guerre), il fallait parfois se déplacer et faire la queue pendant des heures pour remplir quelques bidons d'eau potable (en plastique bleu de 15L ou 25L). Nous louions une chambre à l'hôtel pour la douche.
Certaines situations frisent l'absurde. Gmail me propose de visiter "lhw.com for Luxury hotels in Beirut". A la radio, les publicités continuent de proposer des croisières sur la Méditerranée, tous frais compris, départs tous les mercredi et vendredi.
Sur notre balcon, les souvenirs de la guerre (d'avant) s'échangent autour d'un whisky.
A ce sujet, mon père avait dit un jour : "tenzakar w ma ten3ad" (ie, qu'on s'en souvienne, mais qu'elle ne se repète pas).
Ce midi, nous avons traversé l'un des derniers ponts intacts de la route de Damas pour aller déjeuner à Hazmieh, à une dizaine de kms d'ici. Vue panoramique sur un Beyrouth qui brûle : par endroits, les volutes de fumée rejoignent le gris du ciel, qui se confond à l'horizon avec celui de la mer. Impressionnante grisaille.

Pour continuer dans la science-fiction, un OVNI est tombé à Kfarchima (ville du Mont-Liban, lieu d'innombrables batailles dans le passé), rapidement suivi par des tirs de joie, et l'annonce de l'écrasement d'un F-16 avec ses deux pilotes. Nous avons spéculé sur la trajectoire d'un avion qui tombe (à pic ou pas), le sort des soldats (restitution ou pas) et la réaction de Dominique de Villepin qui devait arriver à Jamhour (résidence des pères jésuites, et pas si accessoirement, mon école). Puis l'information a été démentie, et, devant des images de ce qui aurait pu être un feu de forêt en Corse, les télés ont fait mention d'un "jesm gharib" (ie "corps non identifié" - le mot "jesm" en arabe renvoie très fortement au corps physique). Nous avons changé de sujet de conversation.
Il est confirmé que quelques 800 français ont été évacués par voie maritime. Principalement des enfants et des femmes enceintes. Pas de bateau ce soir, mais peut-être demain.
Israël a menacé de bombarder les centrales électriques, si les tirs sur Haifa se poursuivent. Une fois que ce sera fait, que pourront-ils bien faire de plus, hormis s'en prendre aux civils ?

Du caaaalme...

La prochaine fois qu'on me demande :
1. si je suis encore là
2. quand et comment je compte partir
JE HURLE !
Les rumeurs les plus diverses circulent sur le rapatriement des étrangers : les femmes et les enfants d'abord, le Sud d'abord, les vieux et les malades d'abord, les résidents à l'étranger d'abord, ceux qui peuvent payer leur retour à Paris d'abord... en bref, n'importe quoi mais moi d'abord ! Ou alors moi, mais à telle et telle condition, dans quelques jours, si mon arrière-cousin par alliance peut venir aussi, etc.
Je m'énerve de ce qui m'amusait il y a encore une semaine : la capacité des libanais à inventer des informations de toutes pièces... Il y en avait tellement sur Zizou, de purs délires made in Lebanon ! Mais j'ai trouvé la parade : après tout, l'ambassade de France ne répond pas, et le site du Quai d'Orsay n'affiche aucune information précise sur l'organisation du rapatriement. Je m'évertue à le répéter au téléphone, sur msn, en live.
A la maison, la sobhiyé (intraduisible - c'est la visite du matin) des dames d'Ashrafieh ne s'est pas interrompue. Leur blabla m'avait distraite jusqu'ici, mais je commence à souffir du syndrôme du huis clos : je sature d'entendre les mêmes histoires, les hôtels qui affichent complet, les dizaines de milliers de personnes à évacuer, l'inconscience des uns et des autres, etc. Surtout, je n'en peux plus des personnes effarées de constater que les écoles de leurs enfants sont envahies par les réfugiés de Dahiyé. Et de ces dames terrifiées à l'idée d'héberger si près des barbus, leurs voilées et leur rimbambelle d'enfants. Mais j'aime encore les commentaires du type : "Joumblatt a bien parlé... Je ne me souviens pas de ce qu'il a dit... Mais c'est celui qui a le mieux parlé... We7yétik !" (sic svp).
Sinon, la réponse que nous redoutions hier est arrivée : le gaz, les réserves de pétrole, une base militaire à Tripoli, un dépôt de vivres... Le port de Beyrouth a encore été touché, et la New TV (ou la NBN) s'est fait un plaisir de nous montrer deux cadavres en train de brûler. Sympathique réveil. J'ai dormi comme un loir, mais j'étais aussi fatiguée en ouvrant les yeux qu'avant de les fermer.
Heureusement, le Net fonctionne encore.
Le ciel est à nouveau tout gris. Les déflagrations continuent. L'Orient (quotidien francophone) de ce matin préconisait l'achat d'actions de Solidere (société qui a privatisé, en partie rasé et en partie reconstruit le centre-ville - mais c'est encore une autre histoire libanaise, longue et compliquée) : la société n'est plus endettée, elle a plein de cash et 3 millions de m² de terrains à vendre. Partout, on commence à voir ceux qui profitent de la situation actuelle : des pharmaciens qui commencent à organiser la pénurie de médicaments, aux taxis qui demandent 800$ pour un trajet Beyrouth-Damas (habituellement à un maximum de 50$), en passant par les journalistes qui vendent cher leurs scoops. Je comprends les uns, désapprouve les autres, et me demande ce que j'aurais fait si j'étais dans la même situation.
J'essaie vainement de trouver une solution, fût-elle passée (comment aurions-nous pu éviter ça ?) ou future (comment allons-nous nous en sortir ?). Je ne vois pas d'issue.
A part le temps... et voir venir...
Je sors.

Calme, sans luxe ni volupté

En-dessous des sandwiches au menu, l'ardoise du Torino portait l'inscription : Shlomo go home. Ca m'a fait rire... C'est vrai que l'on pourrait se croire dans un film de science-fiction, envahis par des extra-terrestres féroces et méchants. Encore que je ne voie pas l'ombre d'un happy end.

Vers 17h30, je suis sortie me promener. Les rues d'Ashrafieh n'ont jamais été bondées le dimanche après-midi, mais là, nous aurions presque pu pique-niquer sur l'avenue Charles Helou...

Les rues secondaires étaient tout aussi désertes. Devant les séquelles de la guerre (d'avant), et en pensant aux destructions de ces derniers jours, j'ai été effarée par l'ampleur de la reconstruction à venir. Pourtant, je ne reconnaîtrais pas ma ville si tous les immeubles criblés de balles venaient à disparaître : effacer l'impact de ces milliers d'explosions, c'est nous donner une ville amputée de son histoire, à l'image de ce centre-ville trop propre que seuls les touristes arrivent à s'approprier.
J'aime cette ville, ses balcons en avant et ses larges terrasses. J'aime ses arcades et les rares toits rouges qui y subsistent encore, autant que je déteste les tours de béton et la folie immobilière des entrepreneurs. J'aime le mélange de modernité et de décrépitude, et j'aime à penser que nous aurions pu ressembler à la Rome du Moyen-Orient. Je suis nostalgique d'un passé glorieux que je n'ai pas connu. J'aime aussi ces innombrables femmes légèrement vêtues qui s'affichent sur les panneaux publicitaires, et qui tranchent si nettement avec un environnement le plus souvent bigot... A Beyrouth, j'ai toujours l'impression de déambuler au sein de contradictions dont je suis la seule à m'étonner.
J'aime cette ville, le bout de ma rue et, malgré tout ce que je leur reproche, les quartiers de mon enfance.
Vers 19h, le come back du Secrétaire Général du Hezb s'est fait, comme la dernière fois, par la Manarisation des autres chaînes. Je suis étonnée du calme qui suit sa déclaration et le bombardement de Haifa. Changement de stratégie ou concentration sur le Sud et la Bekaa ? Pourtant, les réserves de pétrole de l'aéroport de Beyrouth ont fait l'objet d'un nouveau raid : voilà 3 jours qu'elles brûlent sans discontinuer.
Dehors, j'entends encore les avions, mais le bruit des générateurs de courant est plus perceptible. La nuit est moite et presque trop calme pour inciter à dormir. Je souris doucement en pensant à mes innombrables amis qui ont déserté leurs appartements dans la capitale pour aller trouver le sommeil dans les montagnes libanaises.

En dépit des gros titres dans les journaux et des slogans télévisés, je n'arrive toujours pas à croire que c'est, de nouveau, la guerre : pour moi, nous faisons l'objet d'une agression ultra-violente que j'essaye d'écourter en rêvant de l’avenir. Un avenir qui ressemble à celui qui s'écrivait encore hier dans les rues de la capitale…

dimanche 16 juillet 2006

Les jours se suivent et les infos se ressemblent.
Hassan Nasrallah avait moins de panache dans son discours de cet après-midi... A-t-il réellement été touché ? En tous cas, la fin ne semble pas être pour bientôt.
Nous nous sommes promenés dans les rues désertes d'Ashrafieh cet après-midi, et pris quelques photos. Je les posterai après une pause au Torino.

Sunday @ Beirut

Le ciel de ce midi est uniformément gris. Contemplant par ma fenêtre le calme de la ville, j'imagine que l'ensemble du pays est un immense cratère surmonté d'un gigantesque champignon grisâtre.
Certains quartiers de la banlieue sud n'existent plus.
Le fuel de la centrale électrique de Jiyé continue de brûler.
Nabih Berry (président de la Chambre et de Amal, ie espoir, deuxième plus grand parti chiite libanais) fait actuellement un discours télévisé. Je l'ai vaguement entendu parler de Canaa 96, des réfugiés civils dans les bâtiments de l'ONU et de la tragédie qui a suivi. Il a accusé les Nations-Unies de n'avoir par la suite demandé que le dédommagement du bâtiment, la bagatelle de 1M$ qu'Israël n'a jamais payée et que plus personne ne lui réclame. Il a par voie conséquence décrété que les Nations Unies n'étaient pas crédibles. Soit.
S'est-il jamais demandé s'il était tout à fait crédible, lui ?
Nous nous sommes réveillés à l'aube pour aller à Baskinta, petit village du Metn perché dans la montagne libanaise. Tout au long de la route, j'ai inspiré à plein poumons les odeurs de mon pays : un mélange de terre, d'herbes et de thym sauvage. Je me suis délectée de ces odeurs, bercée par le ronronnement de la voiture, et j'ai admiré les pins, les gorges verdoyantes et les sommets rocailleux. J'ai refusé de penser un seul instant que je le faisais peut-être pour la dernière fois avant longtemps.
A force de volonté, de réflexion et de débats, j'ai fini par me débarrasser des contradictions qui me faisaient ressentir le mal de n'être "ni d'ici, ni de là-bas". Depuis que la France m'a adoptée en tant que citoyenne à part entière, j'ai pleinement savouré le fait de pouvoir enfin être, au contraire, "et d'ici, et de là-bas". Au lieu d'être une libanaise à Paris, je me faisais une joie d'être bientôt une française à Beyrouth (comme qui dirait)... Le drapeau de la France flottait sur mon balcon beyrouthin pendant la coupe du monde de football.
Du coup, l'évacuation que le consulat dit imminente ressemble à un arrachement : j'ai l'impression de me faire volontairement chasser de chez moi et d'abandonner un navire en difficulté. J'ai aussi la hantise de ces palestiniens qui ont fui pour quelques jours, et qui croupissent aujourd'hui encore dans des camps, montés en dur, au Liban et ailleurs. Pourtant, je sais bien que le choix s'impose : je ne peux pas oublier que si la guerre (l'autre guerre) a préservé mes parents, elle a massacré leurs rêves et leurs envies. Je leur dois, ainsi qu'à moi-même, de suivre ma voie envers et contre tout. Celle que j'ai choisie me mènera à travers le monde, parler à ces hommes que j'espère comprendre un jour.
Je vais me promener dans la ville cet après-midi. Je tenterai de prendre quelques photos que je posterai sur ce blog.
Les raids aériens continuent. Si je les mentionne moins, c'est que nous appréhendons tous une autre réaction démesurée suite au bombardement de Haifa... A suivre...

C'est déjà demain

J'ai été faire un tour en ville et prendre une douche chez des potes (ils ont un puits artésien - nous continuons d'utiliser l'eau avec précaution). J'ai pu constater par moi-même que les rues de Beyrouth sont désertes : quelques chats dans les rues, de trop rares voitures garées sur les côtés, cafés et bars fermés, à l'exception d'un Torino bondé...
Je reçois des coups de fils affolés de l'étranger. Paris et Londres sont en émoi, ou tout du moins, les libanais qui y résident. Je ris et partage volontiers au téléphone la frivolité de ces moments où l'on s'efforce de rire malgré tout. Je sais pourtant pertinemment que, de retour à Paris, j'aurai le coeur moins léger. Là-bas, il faut à tout prix "faire quelque chose". Ici, on sait pertinemment que toute action est vaine, et l'on attend que l'orage passe avec autant de philosophie voltairienne que possible.
Toute à l'heure, j'ai vu mon premier champignon de fumée.
Ca ne rend toutefois pas les choses plus réelles : bêtement, ça ressemble à ce que l'on peut voir à la télévision ; une fusée en éclaireur, une explosion, et un gros nuage noir qui disparaît en quelques minutes ; puis, de nouveau, le calme, le son des télévisions voisines, le rire d'un voisin... Les déflagrations se poursuivent, les sirènes des voitures se font entendre de plus en plus souvent, mais les avions que l'on entend bourdonner, eux, sont déjà loin. Mes pensées se perdent dans les 11 dimensions d'Einstein, l'écart de vitesse entre le son et la lumière, et les films de science fiction de mon enfance : en 88, la LBC (Lebanese Broadcasting Company) passait Star Wars en boucle.
La routine a quelque chose d'implacablement dur. La LBC de ce soir passe un film américain, après un débat acharné chez Marcel Ghanem (célèbre animateur d'émissions politiques) : la dizaine de déflagrations qui viennent de se produire laissent mon écran télévisé vierge de toute "information urgente". Il aura suffi de 72h pour que l'impensable (re)devienne une habitude.
Au JT de Béatrice Schonberg, les images de quelques israéliens en état de choc suite au tir des 8 katioucha du Hezb m'ont laissée pensive. Pendant de longues années en France, je me suis toujours demandé pourquoi les libanais, eux, ne faisaient pas l'objet des mêmes commentaires après avoir vécu les mêmes choses, voire pire... ? A vrai dire, "en état de choc" me choque un peu... Mais enfin, je me suis promise de ne pas être partisane dans ce blog.
Pour le détail, un extrait de Wikipedia sur "Katioucha" :
La katyusha ou katioucha (Petite Catherine en russe) est le surnom donné par les soviétiques à un lance-roquette en rafales de la Seconde Guerre mondiale. (...) Sa formidable puissance de feu était néanmoins compensée par une forte imprécision du tir.
Je suppose qu'il est inutile de se demander si les missiles qu'Israël déverse généreusement sur le Liban datent de moins de 60 ans... Les conflits du Proche-Orient, qui ont marqué mon existence jusqu'ici, me font toujours penser à l'image de David contre Goliath, I Samuel 17, telle qu'elle est dessinée dans la Bible illustrée de mon enfance (pour garçons et filles - tout en couleurs, aux éditions des deux coqs d'or).
Demain matin, nous commémorerons le neuvième jour de la disparition de mon père. La raison même de ma venue au Liban me semble aujourd'hui très lointaine. L'ampleur, la tournure et la vitesse des événements qui ont suivi est telle que nous en restons tous un peu confondus.
Nos fenêtres ont encore tremblé. J'ai beau m'y attendre, les déflagrations surprennent toujours. Je profite d'une accalmie pour rentrer me coucher.
Demain sera un autre jour.

samedi 15 juillet 2006

Les infos ne sont pas glorieuses :

- Les villages du Sud sont isolés et les ponts désormais en pointillé ;

- Grand débat sur la nationalité du missile qui a touché le navire israélien hier soir ;

- Siniora (le premier ministre, par ailleurs du même nom qu'une délicieuse pâtisserie, spécialité du Sud) a fait un discours qui aurait été honorable dans d'autres circonstances : je le pense intègre, il avait la larme à l'oeil, et a évité les slogans trop patriotiques. Par contre, il n'a pas l'air de pouvoir grand chose face à ce qui se passe... En bref, il a demandé l'aide des UN et de la communauté arabe et internationale pour établir un cessez-le-feu ; il a répété que le Gouvernement n'était pas au courant du plan du Hezb, et qu'il ne l'approuve pas ; et finalement, il a demandé aux libanais de résister et de s'unir en ces moments difficiles.

Il n'empêche, le Hezb a déclaré la guerre à Israël, Israël nous l'a déclarée de fait, et le Gouvernement semble totalement impuissant, ce qui le décrédibilise quand même un peu.

La déclaration de Hassan Victoire de Dieu (c'est ce que Nasr-allah veut dire) d'hier soir était bien plus spectaculaire : tout d'abord, son image a interrompu le discours (en direct) du Ministre de l'Information ; le spectateur éberlué a pu constater qu'il ne regardait plus la LBC ou la Future, ou n'importe quelle autre chaîne libanaise, mais Al-Manar (ie, le phare, chaîne du Hezb) ; il a pu penser ce qu'il voulait du discours, mais il a sûrement retenu la menace de faire couler le navire israélien au large de Beyrouth... avant d'apprendre quelques minutes plus tard que ledit navire était touché !
Grande mise en scène, très certainement. Mais efficace, sans nul doute.

En tous cas, nous nous sommes (ré-)habitués aux déflagrations environnantes. Elles se poursuivent, tantôt proches et tantôt plus lointaines.

Je sors pour quelques temps.

Bis repetita...
2 déflagrations proches, alarmes, etc.
L'intensification est claire.

Le dîner chez des potes est annulé : leurs murs tremblent.

Pendant ce temps, les débats font rage à l'issue du sommet arabe au Caire. Encore des débats rageants et probablement inutiles.

En tous cas, les invasions par voie terrestre, maritime ou aérienne sont à présent exclues.

La nuit promet d'être longue. Courage à ceux qui sont à l'étranger : ici ou là-bas, nous ressentons sans doute tous le même sentiment d'impuissance.
Mais gardons le sens de l'humour, et comme qui disait ce matin : je vais nager à Jiyé...

Déflagration encore plus proche, suivie par le son de l'alarme de quelques voitures.
De mon balcon, les rues sont désespérément vides, mais quelques voisins sur leurs toits tentent, comme moi, de scruter l'horizon...

Les ports de Beyrouth, Jounieh, Amchit et Tripoli ont été touchés.
Le phare de Beyrouth également.
Un radar de l'armée à Batroun aussi. Casualities.

Incroyable de se dire que dans tout ça, on ne risque pas grand chose.

Pendant la guerre (l'autre guerre), les cibles étaient plus aléatoires et la terreur plus grande.

5 déflagrations proches.
Des souvenirs remontent à la surface.
Je m'étonne presque de ne pas entendre des cris, des bruits de verre brisé et des chutes de gravats.
Savoir que les cibles sont toutes proches, les entendre, les reconnaître à la télévision, mais savoir en même temps que nous ne serons pas atteints (parce que mon quartier ne fait pas partie des "cibles") est une situation totalement surréaliste.
Le port de Beyrouth vient d'être touché.

A la maison, la vie continue.

Un peu moins frénétique, après un passage express dans un Bread désert.
Gemmayzé m'a rappelé mon enfance : la rue était quasi-vide sous un soleil de plomb ; la différence, c'est que l'horizon n'est plus obscuri par des sacs de sable ; on y distingue au contraire le minaret de la mosquée Al-Amine, juste devant la tour Murr sur fond de ciel bleu.

Mes potes ont été à la plage. Je n'ai pas pu m'y résoudre. La perspective d'un départ potentiel, amplifiée par les commentaires des uns et des autres, m'empêche de réfléchir froidement. Et encore moins de savourer le sel et la mer.

Pas trop d'information du côté de l'Ambassade de France. Quelques unes sur LCI.
Le ministère des Affaires étrangères a mis en place un numéro vert d’information, le 0 800 174 174.
Une cellule d’accueil téléphonique a été mise en place au sein de l’ambassade, accessible au 01 420 000. Un agent du Consulat général est également joignable 24H/24 au 03 566 388.
Il semblerait qu'un village syrien proche de la frontière ait été la cible d'attaques israéliennes. Israël dément. Tracts au-dessus de Beyrouth. Deux déflagrations assez proches, toujours à Dahyé (Haret Hrek). Sirènes d'ambulances.

A la maison, nous avons repris les anciennes habitudes : les fenêtres ne sont plus fermées qu'à l'aide d'un morceau de papier plié, glissé dans l'interstice du bas ; ça permet d'éviter que les vitres ne se cassent en cas de forte déflagration. Les armoires sont pleines de conserves et de denrées durables (farine, sucre, sel, lait en poudre, etc.). Les voitures sont remplies d'essence et l'eau utilisée avec parcimonie.

Je suis frénétique depuis que Sot Lebnen (radio "La voix du Liban") a annoncé que les Français seraient rapatriés dans les quelques jours à venir.
Je ne suis pas sûre de vouloir quitter, et j'aimais mieux ne pas avoir le choix.
Maintenant, mes pensées n'arrêtent pas d'errer tout au long de mes 30 années d'existence, sans que je n'arrive à me fixer sur quelque chose de précis.


J'ai éteint d'un geste rageur la télévision qui commençait à me gaver de chants patriotiques et de commentateurs politiques.

La Future (chaîne de feu Hariri) avait, dès le premier jour, créé un nouveau spot intitulé "Al harb 3ala Loubnan" (La guerre contre le Liban) : il y avait là un mélange des images des manifestations de 2005 et du désastre actuel, sans que je ne puisse comprendre comment ils savaient déjà que c'était la guerre, ni pourquoi ils mélangeaient des événements a priori dissociés (pour moi, tout du moins).

Déflagration à Dahyé (littéralement "Banlieue"). Par la fenêtre, les oiseaux continuent de voler.